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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 17:52

max-nordau.jpgAVANT DE LIRE LE DISCOURS (CONTEXTE) :

 Voilà un document exceptionnel: le discours de Max Nordau au Premier Congrès sioniste de Bâle, dont il était le 1er vice-président, en août 1897. Ce discours, tout comme l’ensemble des interventions au Congrès, est resté confidentiel depuis 111 ans et n’a vraiment circulé qu’en langue allemande. Le « Protocole officiel » du Congrès, basé sur les notes sténographiques, a été publié par l’Association Eretz Israel de Vienne en 1897, et republié en 1911 à Prague.

Né en 1849 à Budapest, Simon Miksa Südfeld change son nom en Max Nordau lorsqu’il s’installe à Berlin en 1873. Journaliste, il est envoyé par la Die Neue Freie Press à Paris, où il passera la majeure partie de sa vie et mourra en 1923. Alors que l’histoire a retenu le nom de Theodor Herzl comme fondateur du sionisme moderne, c’est de fait Nordau qui fut à l’origine de l’organisation du Congrès fondateur de Bâle, tenu au casino de la ville suisse, après le refus de la communauté juive de Munich de l’héberger. 162 délégués y participèrent.

Tout comme Herzl, Nordau était parfaitement assimilé à la culture européenne et totalement athée. Comme Herzl, il s’est redécouvert juif lors de l’Affaire Dreyfus, concluant de cette affaire que l’assimilation des Juifs était un leurre et que la seule solution qui s’offrait à eux était la création d’un État-nation, fondé sur les notions héritées du romantisme allemand et dans la foulée des nationalismes européens du XIXème siècle. Les termes utilisés par Nordau dans son discours sont explicites : il parle des Juifs comme « Rasse » (race) et comme « Stamm » (tribu).

 


 

Avertissement : les passages en gras ou en couleur sont à l'initiative de l'auteur du blog, suivant la ligne éditoriale de celui-ci. L'intégrité du texte est ainsi quelque peu malmenée. Les auteurs ou ayants droits peuvent bien entendu demander une rectification.

   

Le discours intégral de Max Nordau au Congrès de Bâle le 29 août 1897

 

Les rapporteurs spéciaux venus de différents pays vous exposeront en détail la situation de nos frères dans leurs pays respectifs. J’ai lu certains de ces rapports, d’autres pas. Mais j’ai quelque connaissance même des pays dont je n’ai rien appris par mes collaborateurs, acquise en partie  grâce à une réflexion personnelle, en partie grâce à d’autres sources, si bien que je ne me surestime peut-être pas en essayant de dresser un tableau d’ensemble  de l’état d’esprit de la juiverie (all. Judenheit*) en cette fin de dix-neuvième siècle.

Ce tableau est à peu près monochrome. Partout où les Juifs forment un groupe relativement important au sein d’un peuple, ils sont malheureux. Il ne s’agit pas du malheur ordinaire qui est sans doute ici-bas le lot inévitable de notre race humaine. C’est un malheur particulier, auquel les Juifs sont exposés en tant que tels et dont ils n’auraient pas à souffrir s’ils n’étaient pas juifs.

Ce malheur juif revêt deux formes, l’une objective, l’autre morale. En Europe centrale et orientale, en Afrique du Nord, au Proche et Moyen-Orient, des zones qui abritent l’immense majorité – sans doute les neuf dixièmes – des Juifs,  ce malheur est à prendre au pied de la lettre. C’est une souffrance  infligée chaque jour à leur corps, une angoisse du lendemain, une lutte douloureuse pour se maintenir tout simplement en vie. En Europe occidentale, les Juifs ont la vie un peu plus facile, bien qu’une tendance récente à la leur rendre plus difficile se fasse jour ici aussi. Ils sont moins tourmentés par le souci du toit et du pain quotidien, ont moins de craintes pour leur intégrité physique et leur vie. Ici leur malheur est d’ordre moral. C’est une atteinte quotidienne à leur personnalité et à leur sens de l’honneur. C’est une répression brutale de leur aspiration à ces satisfactions spirituelles, auxquelles aucun non-Juif n’a jamis besoin de renoncer.

En Russie, la patrie de plus de la moitié des Juifs, qui en abrite largement cinq millions, nos frères sont victimes de nombreuses discriminations inscrites dans la loi. Seule une secte peu nombreuse, les karaïtes, jouit des mêmes droits que les sujets chrétiens du tsar. Les autres Juifs sont interdits de séjour dans une grande partie du pays. Seules quelques catégories de Juifs – par exemple les marchands de la première guilde, les titulaires  de diplômes universitaires etc. – jouissent de la liberté de circulation et d’installation. Mais pour être marchand de la première guilde, il faut être riche, et peu de Juifs russes le sont, et pour ce qui est des diplômes universitaires ils ne sont eux aussi accessibles qu’à une minorité car les établissements du second degré et d’enseignement supérieur n’acceptent qu’un nombre très limité d’élèves juifs, et les diplômes étrangers n’ouvrent  pas de droits légaux. Plusieurs métiers sont interdits aux Juifs alors que tous les Russes chrétiens y ont accès. Ces malheureux sont cantonnés à quelques gouvernements (division administrative de l’Empire russe, NdT) dans lesquels ils n’ont pas la possibilité  de mettre en œuvre leurs capacités et leur bonne volonté. Les formations offertes par l’État ne leur sont ouvertes que très chichement, et les ressources privées leur sont interdites faute d’argent. Ceux qui le peuvent émigrent et vont chercher à l’étranger le grand air et le soleil qui leur sont refusés dans leur patrie. Ceux qui n’en ont pas la jeunesse ou le courage restent dans leur misère et dépérissent sur tous les plans : intellectuel, moral, physique.

À notre connaissance, nos 250 000 frères juifs de Roumanie sont eux aussi privés de droits. Ils n’ont le droit de vivre qu’en ville et sont livrés à l’arbitraire des autorités et même des petits fonctionnaires, régulièrement exposés aux brutalités de la populace et victimes de conditions économiques désastreuses. Notre rapporteur spécial roumain estime que la moitié des Juifs de son pays  se trouvent  dans une situation d’absolue pauvreté.

Les révélations de notre rapporteur galicien sont proprement effroyables. Selon les données du Docteur Salz, 70% des 772 000 Juifs de Galicie sont, au sens littéral, des mendiants professionnels en quête d’aumônes que bien sûr la plupart du temps ils n’obtiennent pas . Je ne veux pas anticiper sur les autres détails de son rapport. Inutile de vous horrifier deux fois.

En ce qui concerne les conditions de vie des Juifs – 400 000 environ -  qui habitent  la partie occidentale de l’Autriche, il suffit de se référer aux dires du Docteur Minz, selon lesquels 15 000 des 25 000 foyers juifs de Vienne  ne peuvent être soumis à l’impôt cultuel en raison de leur pauvreté. Sur les 10 000 qui paient cet impôt,  90% se situent dans la tranche inférieure. Mais à l’intérieur même de cette catégorie les ¾ ne sont pas à même d’acquitter leur impôt. Les lois officielles autrichiennes, à la différence de ce qui se passe en  Russie et en  Roumanie, ne font aucune distinction entre Juifs et chrétiens. Mais les pouvoirs publics n’ont aucun scrupule à ignorer la loi et dans la pratique les Juifs sont remis au ban que le législateur avait aboli. Cette discrimination sociale rend difficile aux  Juifs de gagner leur vie et risque, dans bien des cas, de les en empêcher tout à fait à très court terme.

La Bulgarie nous envoie le même signal d’alarme : une loi hypocrite, qui ne reconnaît pas de discrimination juridique et légale liées à une confession, mais qui n’est pas respectée par les autorités ; partout une hostilité qui chasse les Juifs ; misère et détresse sans espoir d’amélioration pour la très grande majorité des Juifs.

En Hongrie les Juifs ne se plaignent pas ; ils jouissent pleinement des droits civils ; ils sont libres de gagner leur vie comme ils l’entendent et leur situation économique s’améliore. Bien sûr cet heureux état de choses est trop récent pour avoir permis au plus grand nombre de se tirer de l’extrême pauvreté, si bien que la majorité  des Juifs hongrois  ne sont pas même parvenus à un début d’aisance. En outre des gens bien renseignés  disent qu’en Hongrie aussi la haine des Juifs continue de couver sous le manteau et éclatera avec des effets dévastateurs à la première occasion.

Il me faut passer sur les 150000 Juifs marocains ainsi que les Juifs de Perse, dont j’ignore le nombre. Les plus pauvres n’ont même plus la force de se révolter contre leur misère. Il la supportent avec une résignation passive, ne se plaignent pas et se signalent à notre attention uniquement lorsque la populace envahit leurs ghettos, pille, viole et assassine.

Les pays que je viens de citer décident du destin de  sept millions de Juifs et plus. Tous, à l’exception de la Hongrie, restreignent les droits des Juifs et désavantagent ces derniers  sur le plan juridique ou social, les réduisant ainsi au statut de prolétaires ou de sans ressources professionnels, sans leur laisser même l’espoir de quitter ces catégories économiques au prix d’efforts individuels ou collectifs.

Certaines gens «  à l’esprit pratique » qui s’interdisent toute « vaine  rêverie » et cherchent à obtenir ce qui leur semble à leur portée sont d’avis que supprimer les restrictions juridiques et légales permettrait de tirer de leur misère les Juifs d’Europe centrale et orientale. La Galicie apporte  la réfutation directe de cette thèse. Et elle n’est pas la seule. Ce remède que constitue l’émancipation légale, tous les pays les plus civilisés l’ont mis en œuvre. Voyons ce que cette expérience enseigne.

En Europe occidentale les Juifs ne souffrent d’aucune discrimination juridique . Ils peuvent circuler et s’épanouir librement, tout comme leurs compatriotes chrétiens. Incontestablement cette liberté a porté les meilleurs fruits dans le domaine économique. Les qualités propres à la race juive, industrieuse, persévérante, économe, lucide ont conduit à un recul rapide du prolétariat juif, qui aurait même tout à fait disparu dans certains pays sans l’apport de l’immigration juive orientale. Les Juifs émancipés d’Europe occidentale parviennent relativement vite à une raisonnable aisance. En tout cas ils n’en sont jamais réduits pour survivre aux mêmes extrémités qu’en  Russie, Galicie ou  Roumanie. Mais chez ces Juifs une autre misère se fait jour : la misère morale.

En Europe occidentale, le Juif ne manque pas de pain, mais l’homme ne vit pas seulement de pain. Le Juif européen occidental ne voit plus guère sa vie ou son intégrité physique menacée par la haine de la populace, mais les blessures physiques ne sont pas les seules qui font mal et qui saignent. Le Juif européen occidental a vu dans son émancipation une véritable libération et s’est hâté d’en tirer toutes les conclusions qui s’imposent. Les peuples lui font comprendre que cette logique naïve ne marche pas.  La loi, magnanime, érige en principe  l’égalité des droits. La société  et les gouvernements font de ce principe une application qui en est une caricature, identique à  la nomination de Sancho Pança au poste prestigieux de vice-roi de Barataria. Le Juif déclare naïvement : « Je suis un homme et je considère que rien d’humain ne m’est étranger. » Il s’entend répondre : « Doucement, prends des pincettes avec ton humanité ; tu  ignores ce qu’est véritablement l’honneur, il te manque et le sens du devoir, et la moralité, et le patriotisme, et les idéaux, et nous devons donc t’exclure d’activités exigeant ce type de qualités. »

On n’a jamais essayé d’étayer ces effroyables accusations par des faits. Tout au plus exhibe-t-on triomphalement, de temps à autre, un Juif, rebut de sa race et de l’humanité entière, pour ensuite généraliser son cas, au mépris de toute rigueur de pensée et de raisonnement. Mais cette attitude possède un fondement psychologique. Inventer a posteriori des justifications d’apparence raisonnable à des préjugés affectifs : voilà  un comportement dont l’esprit humain est coutumier. Il y a longtemps que la sagesse des nations a découvert cette loi psychologique et lui a donné des expressions imagées et frappantes. « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, » dit le proverbe. On accuse le Juif de tous les vices pour se prouver à soi-même qu’on a raison de le haïr. Mais c’est la haine du Juif, justement, qui est première.

Il est douloureux pour moi de le dire, mais je dois le dire : les peuples qui ont émancipé les Juifs se sont trompés sur leur propres sentiments. Pour être complètement efficace, cette émancipation devait exister dans les cœurs avant d’exister dans la loi. Mais ce n’était pas le cas. Bien au contraire. L’émancipation des Juifs est  l’un des chapitres les plus étranges dans l’histoire de la pensée européenne. En effet ce n’est pas la reconnaissance des graves torts causés à une tribu, des traitements effroyables qu’on lui a infligés et la conclusion logique qu’il est grand temps de réparer mille années d’injustice qui est à la base de ce processus, mais de la pensée proprement géométrique  des rationalistes français  au 18ème siècle. Avec les moyens de la pure logique, sans égard pour l’aspect affectif propre au vivant, ce rationalisme a élaboré des principes aussi rigides que les axiomes mathématiques, et s’est obstiné à mettre en œuvre   dans le monde du réel cet édifice de la pure raison. « Périssent plutôt nos colonies qu’un principe !» dit cette célèbre exclamation, exemple-type de l’application de la méthode rationaliste à la politique. L’émancipation des Juifs en offre un autre exemple. La philosophie de Rousseau et des encyclopédistes avait conduit à la Déclaration des Droits de l’Homme. De celle-ci les hommes du grand chambardement, dans leur logique imperturbable, ont  déduit la nécessité de l’émancipation des Juifs. Ils ont posé une véritable équation : chaque homme possède  par nature certains droits ; or les Juifs sont des hommes ; donc les Juifs possèdent ces droits par nature. (C’est un syllogisme et pas une équation, NdT) Et c’est ainsi qu’en France l’égalité des droits fut accordée aux Juifs, non par sentiment de fraternité envers eux, mais par ce que la logique le voulait. Le sentiment populaire y était même opposé, mais la philosophie du grand chambardement exigeait de faire passer les principes avant les sentiments. Qu’on me pardonne cette expression, et n’y voyez aucune ingratitude : les hommes de 1792 nous ont émancipé pour ne pas déroger aux principes sur lesquels ils étaient à cheval.

Tout le reste de l’Europe a imité la France, comme elle non parce qu’elle écoutait son cœur, mais parce que les peuples civilisés se sentaient en quelque sorte dans l’obligation morale d’adopter les conquêtes du grand chambardement. De même que la France révolutionnaire a donné au monde le système métrique, elle a créé pour mesurer le degré de civilisation une sorte de mètre-étalon intellectuel que les autres peuples ont adopté à leur corps consentant ou défendant. Tout pays qui prétendait être à la pointe de la civilisation devait mettre en place certaines des mesures que le grand chambardement avait créées, adoptées ou développées, par exemple la démocratie représentative, la liberté de la presse, les Cours d’assises, la séparation des pouvoirs etc. L’émancipation des Juifs faisait obligatoirement partie de cette panoplie des nations hautement civilisées, comme le piano fait partie du mobilier du salon, même si personne de la famille n’en joue. C’est ainsi que les Juifs furent émancipés en Europe occidentale : non pour répondre à un désir profond, mais pour suivre une mode politique, non parce que les peuples avaient décidé dans leur cœur de tendre aux Juifs une main fraternelle, mais parce que les élites intellectuelles s’étaient rangées à un certain idéal de civilisation européen, qui exigeait que l’émancipation des Juifs figurât dans la loi.  Seul un pays y a échappé. Je parle de l’Angleterre. Le peuple anglais ne se laisse pas imposer ses progrès de l’extérieur.  Il les met en place de l’intérieur. En Angleterre l’émancipation des Juifs est une réalité. Elle n’existe pas seulement dans les textes, mais aussi dans la vie. Elle était établie depuis longtemps dans les cœurs, avant d’être expressément fixée par le législateur. Par respect de la tradition, on se refusait encore en Angleterre à supprimer les discriminations légales à l’encontre des  non-conformistes alors que l’égalité sociale entre Juifs et chrétiens existait de fait depuis plus d’une génération.

Bien sûr même un grand peuple jouissant d’une vie intellectuelle intense n’est pas déconnecté des courants intellectuels et donc des erreurs intellectuelles de son époque et il reste des traces isolées d’antisémitisme en Angleterre. Mais il n’y revêt que la forme d’une mode continentale, que de naïfs imbéciles arborent par fatuité, par snobisme, parce que c’est le dernier cri à l’étranger  et donc prétendument le dernier chic. Au total vous verrez que le rapport de Monsieur de Haas sur la situation des Juifs anglais -un rapport étayé sur nombre de faits et de chiffres – est le plus réconfortant de tous ceux qui vous seront présentés.

L’émancipation a complètement transformé la nature du Juif et a fait de lui un autre être. Le Juif privé de droits, avant son émancipation, était un étranger au milieu des peuples, mais il ne songeait pas une minute à se révolter contre cet état de fait. Il avait conscience d’appartenir à une tribu particulière, sans aucun point commun avec les autochtones. Il n’aimait pas cette rouelle à son manteau qui le désignait  légalement  aux exactions de la populace et les justifiait par avance au tribunal, mais de son propre chef il soulignait sa différence avec bien plus de netteté  que ne le faisait le petit morceau de tissu jaune. Quand les autorités ne lui imposaient pas de ghetto, il s’en construisait un lui-même. Il voulait vivre avec les siens et limiter ses contacts avec les autochtones chrétiens à de simples relations d’affaires. Au  mot de « ghetto » on associe de nos jours des relents de honte et d’humiliation. Mais la psychologie des peuples  et l’histoire des moeurs nous apprennent que le ghetto – quel qu’aient été  par ailleurs les intentions des peuples d’accueil- n’était pas pour les Juifs d’autrefois une prison, mais un asile. C’est une vérité historique : seul le ghetto a permis aux Juifs durant le Moyen-Âge de survivre aux terribles persécutions  de cette époque. Le ghetto était l’univers propre du Juif, son refuge sûr, il était pour lui une patrie intellectuelle et spirituelle ; c’est là que vivaient les compagnons aux yeux desquels il voulait et pouvait faire reconnaître sa valeur ; une  société au sein de laquelle être reconnu constituait l’ambition suprême, être méprisé  ou mal vu la punition pour votre indignité  ; où toutes les qualités spécifiquement juives étaient à l’honneur et où les pratiquer vous valait cette admiration qui représente pour l’âme humaine le meilleur aiguillon. Si ce qui était prisé dans le ghetto était méprisé hors du ghetto, quelle importance? L’opinion du monde extérieur au ghetto ne comptait pas, c’était celle d’ennemis ignorants. On s’efforçait de plaire à ses frères, et cela suffisait à donner sens à votre vie. On peut en ce sens considérer que les Juifs des ghettos menaient une vie pleinement satisfaisante au sens spirituel. Leur situation dans le monde était peu sûre, souvent très menacée, mais intérieurement ils parvenaient à déployer toutes les dimensions de leur particularisme  et  leur âme n’était en rien tiraillée. Ils étaient en harmonie avec eux-mêmes, et aucun des éléments normaux de la vie en société ne leur faisait défaut. Ils pressentaient aussi obscurément toute la signification du ghetto pour leur vie intérieure et leur seul souci était de le protéger par un rempart invisible beaucoup plus haut et plus épais que les murs de pierre bien palpables qui l’entouraient. Tous les us et coutumes juifs n’avaient en fait d’autre but, d’ailleurs inconscient, que de préserver la judéité en se démarquant des autres peuples, d’entretenir la communauté juive, de rappeler sans cesse à l’individu juif qu’il se perdait lui-même en abandonnant sa spécificité. Ce besoin de se démarquer était à l’origine de la plupart des rituels, qui chez le Juif moyen ne se dissociaient pas de la notion même de foi ; et bien d’autres signes distinctifs dans le vêtement ou le comportement, purement de surface et souvent fortuits, dès qu’ils avaient acquis droit  de cité chez les Juifs, étaient sacralisés afin d’assurer leur observance.  Le caftan, les papillotes, le bonnet de fourrure, l’argot juif n’ont de toute évidence rien de religieux. Mais aux yeux méfiants des Juifs orientaux, s’habiller à l’européenne et parler correctement une autre langue semblent déjà un pas en direction de l’apostasie. Car celui qui agit ainsi a déjà rompu les liens qui le rattachent à ses congénères, et ces derniers sentent que seuls ces liens garantissent cette appartenance à une communauté sans laquelle l’individu ne peut, à terme, s’affirmer sur le plan moral et spirituel et finalement en tant qu’être humain.

Telle était la psychologie du Juif du ghetto. Puis vint l’émancipation. La loi assura aux Juifs qu’ils étaient citoyens à part entière du pays où ils étaient nés. Ce qui eut  un effet suggestif sur ceux qui l’avaient proclamée et pour le temps d’une lune de miel les chrétiens agrémentèrent cette loi  de gloses chaleureuses. Le Juif, pris d’une sorte d’ivresse, se hâta de couper tous les ponts derrière lui. Maintenant qu’il avait une nouvelle patrie, il n’avait plus besoin du ghetto ; la possibilité de nouer d’autres relations rendait superflu son attachement à ses coreligionnaires. Son instinct de conservation s’adapta aussitôt totalement à  ses nouvelles conditions de vie. Naguère cet instinct lui dictait de se démarquer  strictement, maintenant il l’invitait à se rapprocher des autres et à leur ressembler le plus possible.  Le contraste salvateur faisait place à un profitable mimétisme. Pour une ou deux générations, suivant le pays, et avec un étonnant succès. Le Juif pouvait se croire seulement un Français, un Allemand, un Italien comme les autres – et il puisait à la même source culturelle  que ses compatriotes cette communauté de vie indispensable à l’être humain pour s’épanouir complètement.

Et voilà qu’après avoir été en sommeil durant 30 à 60 ans en Europe occidentale, l’antisémitisme remonte depuis 20 ans environ des profondeurs de l’âme populaire et  dévoile aux yeux du Juif horrifié sa véritable situation, qu’il ne percevait plus. Certes il était toujours électeur, mais on l’excluait avec ou sans douceur des assemblées et associations de ses compatriotes chrétiens. Il pouvait toujours aller où bon lui semblait, mais partout il se heurtait à des panneaux qui lui signifiaient « Entrée interdite aux Juifs ». Il avait toujours le droit d’exercer toutes les charges qui sont l’apanage d’un citoyen, mais les autres droits que celui de voter, les droits plus nobles, qui récompensent des dons et des compétences, ceux-là lui étaient brutalement déniés.

Voilà quelle est la situation actuelle du Juif émancipé d’Europe occidentale. Il a abandonné son identité juive et les peuples où il vit lui déclarent qu’il n’a pas acquis la leur. Ses congénères, il  les fuit, car l’antisémitisme les lui a rendus odieux, ses compatriotes le repoussent quand il veut se rester parmi eux. Il a perdu le ghetto, son ancienne patrie, et sa nouvelle patrie -son pays natal – se dérobe à lui. Plus de sol ferme sous ses pieds, et plus de communauté où il pourrait s’intégrer,  où il serait le bienvenu et jouirait de tous les droits. De ses compatriotes chrétiens il  ne peut attendre  de justice, encore moins de bienveillance, pour son être  ni ses actes. Il a le sentiment que le monde entier lui en  veut et ne voit  pas où il pourrait trouver de la chaleur  humaine, quand il en a besoin et la recherche.

Voilà ce que j’appelle la misère morale des Juifs, et elle est plus amère  que la misère physique, car elle s’attaque à des êtres plus nuancés, plus fiers, plus sensibles. Le Juif émancipé est fragilisé, peu sûr de lui dans ses relations avec les autres, anxieux lorsqu’il entre en contact avec des inconnus, méfiant envers les sentiments secrets de ses amis eux-mêmes. Il consacre le meilleur de ses forces à réprimer et anéantir, ou tout du moins à dissimuler péniblement le plus intime de lui-même, car il craint de révéler que cette part est juive, et il n’a jamais le contentement de se montrer tout entier tel qu’il est, d’être lui-même dans toutes ses pensées, tous ses sentiments, toutes les inflexions de sa voix, tous les battements de ses paupières, tous les mouvements de ses doigts. Intérieurement il est infirme, extérieurement inauthentique, et donc toujours ridicule, et tous les esprits élevés, tous les esthètes le rejettent comme ils le font pour tout ce qui est « en toc ».

En Europe occidentale, tous les Juifs de quelque valeur souffrent de cette peine et y cherchent à l’adoucir, à en être sauvés. Ils n’ont plus la foi qui donne la patience de supporter tous les maux parce qu’on y voit la main de la Providence, d’un Dieu qui vous aime même s’il vous châtie. Ils n’attendent plus le Messie  et son avènement qui viendra un jour les combler. Plusieurs cherchent leur salut dans l’abandon du judaïsme. Certes l’antisémitisme raciste, pour qui  le  baptême ne saurait empêcher d’être juif, laisse à ce plan peu de chances de succès. Et ce n’est pas non plus une recommandation que d’entrer dans la communauté des chrétiens au prix d’un mensonge et d’un blasphème (car il s’agit la plupart du temps d’incroyants ; je ne parle pas,  bien sûr, de la minorité  qui a vraiment la foi.) Quoi qu’il en soit, nous assistons à la naissance d’une nouvelle communauté de marranes (Juifs espagnols convertis au christianisme,NdT), incomparablement pire que l’ancienne. Cette dernière avait un caractère idéaliste : quête intime de la vérité, sentiment de culpabilité et de remords, et très souvent elle cherchait expiation et purification dans un martyre très consciemment accepté. Les nouveaux marranes abjurent le judaïsme avec colère et amertume, et tout au fond d’eux-mêmes, même s’ils ne se l’avouent pas, ils conservent à l’égard du christianisme  la rancune pour l’humiliation et le mensonge qu’ils s’imposent, la haine qui les a poussés à mentir. Ce que deviendront à l’avenir ces nouveaux marranes, qu’aucune tradition morale ne protège, dont l’âme  est empoisonnée par la haine du sang étranger et de leur propre sang,  et qui ont perdu toute estime de soi en fondant leur vie sur un mensonge sans cesse présent à leur esprit me donne le frisson. D’autres attendent leur salut du sionisme, qui à leurs yeux n’est pas l’accomplissement d’une promesse mythique de l’Écriture, mais la voie qui permettra au  Juif d’accéder enfin  à une existence qui pour un non-Juif va de soi, aussi bien dans l’Ancien que dans le Nouveau monde, en lui fournissant les plus simples et les plus immédiates des conditions : un environnement social sûr, une communauté bienveillante,  la possibilité de mettre toutes ses forces au service de la réalisation de son être profond, au lieu de les détourner pour le réprimer, le falsifier ou le déguiser, et se détruire  ainsi soi-même. D’autres encore, que le mensonge du marrane indigne mais qui, attachés à leur patrie par trop de fibres, trouvent trop dur et trop  cruel le renoncement que le sionisme implique, se jettent dans les bras de la contestation la plus radicale avec une arrière-pensée confuse : après avoir fait du  monde présent un tas de décombres sur lequel édifier un nouveau monde, peut-être ne comptera-t-on pas l’antisémitisme au nombre des éléments de valeur à sauver de l’ancien.

Voilà la physionomie  qu’offre Israël en cette fin du 19ème siècle. En un mot : les Juifs sont en majorité une tribu de mendiants mis au ban de la société. Plus industrieux et inventif que la moyenne des Européens, pour ne rien dire des peuples indolents d’Asie et d’Afrique, le Juif est condamné à la pire misère prolétarienne, parce qu’on lui interdit le libre usage de ses capacités. Possédé d’une faim, d’une fringale irrépressible de savoir, il se voit refuser l’accès aux lieux où l’on diffuse le savoir – un véritable Tantale du savoir dans nos temps privés de mythes. Doué d’une immense puissance créatrice, dont la force le propulse sans cesse hors des profondeurs boueuses dans lesquelles on le plonge et où l’on cherche à l’enterrer,  il se brise le crâne contre l’épais couvercle de glace que la haine et le mépris ont posé au-dessus de sa tête. Un être social par excellence, tellement  social que  sa foi elle-même lui recommande d’être au moins trois à table pour manger et dix pour prier si l’on veut accomplir une action méritoire et agréable à Dieu, se retrouve exclu de la société normale, celle de ses compatriotes, et condamné à une tragique  solitude. On lui reproche de toujours vouloir être le premier et pourtant s’il veut être meilleur, c’est qu’on lui refuse l’égalité. On lui reproche de se sentir solidaire de tous les Juifs du monde et son malheur est justement d’avoir, au premier serment amical d’émancipation, fait disparaître de son cœur toute trace  de solidarité avec les Juifs pour laisser toute la place à ses compatriotes.

Abruti par les accusations que font pleuvoir sur lui les antisémites, il finit par douter de lui-même et être bien près de s’identifier à l’épouvantail physique et intellectuel que ses ennemis mortels  font de lui. Il n’est pas rare de l’entendre murmurer qu’il devrait tirer profit des critiques de l’ennemi  et tenter de guérir les défauts qu’on lui reproche ; il ne pense pas une minute que ces reproches ne lui sont d’aucune aide, parce qu’ils ne correspondent en rien à des manques véritables,  mais ne sont que le résultat de cette loi psychologique qui amène les enfants, les sauvages et les fous malveillants à rendre responsables de leurs souffrances des êtres et des choses qui leur inspirent de la répulsion. À l’époque de la Peste Noire on les accusait d’empoisonner les sources ; aujourd’hui les paysans les accusent de faire baisser le prix des céréales ; les artisans, de démolir la petite entreprise ; les conservateurs, d’être des opposants de principe. Quand on n’a pas de Juifs, on rend responsables de ces maux d’autres groupes de population, le plus souvent des étrangers, parfois aussi des minorités autochtones, des sectes ou des sociétés secrètes. Cet anthropomorphisme du ressentiment à l’égard des responsables supposés des maux publics ne prouve rien contre ceux qu’on en  accuse, si ce n’est que leurs accusateurs les haïssaient déjà  lorsque ces maux se sont abattus sur eux et qu’ils ont cherché un bouc émissaire.

Le tableau ne serait pas complet si je n’ajoutais pas une dernière touche. Une légende à laquelle même des gens sérieux et cultivés, et qui ne sont même pas forcément antisémites accordent crédit, c’est que les Juifs dominent le monde et possèdent toutes les richesses de la terre. Eux, qui ne sont même pas en mesure de protéger leurs congénères contre les violences de la misérable racaille arabe, marocaine et perse, tireraient les ficelles du pouvoir ? Eux, dont plus de la moitié n’a pas une pierre où reposer sa tête  ni un vêtement pour se couvrir, incarneraient le Mammon ? Une raillerie qui vient s’ajouter à la haine et verser son venin sur les blessures que celle-ci  a causées. Certes, il y a quelques centaines de Juifs riches comme Crésus, dont la fortune tapageuse s’expose aux yeux de tous.

Mais qu’a Israël de commun avec ces gens-là ? La plupart d’entre eux – je fais bien volontiers quelques exceptions – sont parmi les natures les plus basses de toute la juiverie, qu’une sélection naturelle a destinées aux professions où l’on gagne rapidement des millions, voire des milliards – ne me demandez pas comment ! Dans un société juive normale , intégralement juive, ces gens seraient en raison de leur nature innée  les plus méprisés par le peuple et en tout cas ne recevraient jamais les distinctions honorifiques  et titres nobiliaires que leur accorde la société chrétienne. Le judaïsme des Prophètes et des Tannaims (lignées de sages dispensant l’enseignement talmudique NdR), le judaïsme d’Hillel et de Philon (respectivement rabbin  et philosophe juif autour du début de l’ère chrétienne,) d’Ibn Gabirol , de Yehouda Halévy et de Maïmonide (philosophes juifs andalous des 11ème /12 éme/ 13ème siècles , comme les deux précédents adeptes de la tolérance et de l’ouverture aux autres), de Spinoza et de Heine est totalement étranger à ces richards qui dédaignent ce que nous vénérons et adorent ce que nous méprisons. Ces gens fournissent  le principal prétexte à la nouvelle haine des Juifs, dont les fondements ne sont plus religieux, mais économiques. Et ils n’ont jamais rien fait d’autre pour la judéité (all. Judentum) – qui souffre de leur fait – que de lui jeter quelques aumônes, qui pour eux ne représentent rien, et ne servent qu’à nourrir ce cancer typiquement juif qu’est  le  « schnorrer » (mot yiddish entré dans les langues allemande et anglaise désignant un quémandeur insolent et un tant soit peu escroc, dont la caractéristique principale est la « chutzpah », le culot, NdR).  Jamais ils n’ont été au service d’aucun idéal et ils ne le seront sans doute jamais. D’ailleurs beaucoup s’éloignent du judaïsme, et nous leur souhaitons bonne route, nous contentant de regretter qu’ils soient tout de même de sang juif, même s’ils en sont la lie.

Personne n’a le droit de rester indifférent devant la détresse des Juifs, ni les peuples chrétiens, ni nous-mêmes, les Juifs. C’est un grand péché que de réduire à la misère physique et intellectuelle une tribu à laquelle même ses pires ennemis n’ont pas dénié ses capacités : c’est un péché contre lui et contre l’œuvre de civilisation, à laquelle les Juifs pourraient et voudraient collaborer de façon significative. Et il peut y avoir danger pour tous les peuples à maltraiter des hommes résolus, supérieurs à la moyenne dans le bien comme dans le mal et à susciter ainsi chez eux une rancœur qui pourrait en faire des ennemis de l’ordre établi.La microbiologie nous apprend  que de petits organismes , inoffensifs tant qu’ils vivent à l’air libre, deviennent des agents effroyablement pathogènes dès qu’on les prive d’oxygène, qu’on fait d’eux, pour parler comme les spécialistes, des êtres anaérobies. Peuples et gouvernements devraient se garder de transformer les Juifs en organismes anaérobies ! Ils  pourraient avoir à le payer cher, quels que soient alors leurs efforts pour se débarrasser du Juif devenu par leur faute un nuisible.

La détresse des Juifs crie à l’aide, nous l’avons vu. Ce sera la première tâche de ce Congrès que de la secourir. Je laisse maintenant la parole à mes co-rapporteurs, qui compléteront le tableau que j’ai esquissé à grands traits et dont les exposés vous donneront le plus souvent l’impression d’écouter des « Kinnoth » (élégies déplorant les diverses catastrophes qu’a connues le peuple juif au cours de sa longue histoire, depuis la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains en 70, NdT)
(Applaudissements, ovations enthousiastes)

 

 

NdR : nous avons choisi de traduire le terme « Judenheit » par le vieux terme de juiverie(qu’on trouve encore dans des noms de rues, notamment à Paris et Étampes). Ces termes, comme l’anglais « Jewry », étaient communément utilisés à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle par les Juifs eux-mêmes comme par les philosémites ou les antisémites pour désigner leur communauté. Il avait une connotation neutre. Pour le terme équivalent « Judentum », nous avons préféré « judéité » à celui de judaïsme, qui nous semble avoir une connotation plus religieuse.

 

 

 

Traduit et annoté par Michèle Mialane et Fausto Giudice

Michèle Mialane et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

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