Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 novembre 2010 6 13 /11 /novembre /2010 16:12

Influence de la France sur la poésie anglaise, Edmun GosseInfluence de la France sur la poésie anglaise, conférence faite le 9 février 1904, à Paris, sur l'invitation de la Société des conférences, traduite par Henry-D. Davray. 1904.

Gosse, Edmund (1849-1928).

Paris, Société du Mercure de France

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

  Lire le texte de la conférence sur Gallica.bnf (36 p.)

 


 

 

EXTRAITS

 

P. 5 – 12

Quelques mots définiront ici ce que j'entends par « substance » et par « couleur ». Par le premier de ces termes, je désire indiquer les cas dans lesquels l'influence revêt une forme grossière et servile, dans lesquels il y eut un abandon plus ou moins complet de l'individualité de la littérature influencée. Un exemple de ceci est la servitude absolue dans laquelle le drame espagnol se trouvait vis-à-vis du drame français au XVIIIe siècle, alors qu'une pièce n'avait aucune chance de succès, à Madrid, si elle n'était pas directement façonnée d'après l'école de Racine et de Voltaire. Nous aurons bientôt à faire une semblable remarque à propos du drame de notre Restauration. Ce sont là des cas où une littérature épuisée, dans un état de dépérissement extrême, continue à vivre en empruntant à des sources étrangères un corps et une âme, avec ce résultat qu'une pareille vie, telle qu'elle la présente, n'est pas réellement la sienne, mais lui est fournie toute faite par le génie d'une autre contrée. Or, je tiens cette espèce d'influence pour le symptôme invariable d'un état maladif et affaibli.

D'un autre côté, c'est précisément quand les poètes d'un pays sont désireux de revêtir de formes nouvelles les sensations personnelles qui les poussent à l'expression créatrice, qu'ils se tournent, pour des indications superficielles, vers une littérature voisine, quand celle-ci traverse une phase différente de développement esthétique. Ce sont ces ornements de la forme, qu'ils rapportent avec eux, quand ils sont dans un état sain et actif, que je désigne sous le nom de « couleur ». Dans l'histoire des débuts de la poésie européenne, aucun des grands génies poétiques ne dédaigna d'importer d'Italie l'empreinte et le rayonnement de l'habileté d'exécution des rimeurs de ce pays. L'introduction du sonnet en Angleterre et en France, celle du vers blanc en Angleterre, celle de là comédie en prose en France furent des exemples de l'absorption, par des littératures vigoureuses et vivantes, de certains éléments de l'art littéraire de l'Italie, éléments qu'elles sentaient  instinctivement vivifiants et purificateurs, mais non asservissants. En des cas semblables, l'influence ne fait rien pour diminuer l'importance de cette distinction délicate du style individuel, qui est le charme même de la poésie, mais elle donne plutôt à cette distinction des moyens plus puissants de faire sentir sa présence.

Nous avons, dans l'histoire du XIVe siècle, un exemple instructif de cette saine action réflexe d'une littérature sur une autre. Nul ne saurait prétendre que la France possédât à cette époque, ni qu'elle eût encore possédé, un poète de très haut rang,
hormis l'artiste anonyme qui nous légua la Chanson de Roland. Mais, au XIIIe siècle, elle avait produit cette œuvre étonnante : le Roman de la Rose, mi poème d'amour et mi poème satirique, et, dans son entier, extraordinairement vivant et civilisant. Il serait exagéré d'appeler le Roman de la Rose un grand poème, ou même deux grands poèmes fondus en un seul. Mais certainement, de toutes les productions de l'esprit de l'homme, celle-là fut une des œuvres qui eurent le plus d'influence, influence qui, si nous la considérons dans son ensemble, s'exerça dans le sens de la chaleur et de la couleur. Elle brillait comme un feu, elle resplendissait comme un lever de soleil. Guillaume de Lorris mérite notre gratitude éternelle de ce qu'il fut le premier en Europe à écrire « pour esgaier les coeurs». Il introduisit dans la poésie l'aménité, le mouvement de la vie, la puissance de l'amour humain.

Il est bon de comparer le Roman de la Rose à ce que les meilleurs poètes anglais écrivaient à la même époque. Que trouvons-nous? Quelques lugubres fragments de moralités évangéliques et un ou deux sermons en vers. Imaginons-nous en quel esprit un morne ménestrel anglais du XIIIe siècle pouvait lire les hardis et brillants couplets de Jean de Meung. A coup sûr, il eût été ébloui, peut-être scandalisé. Intimidé, il serait retourné à son balbutiant Ayenbite of Invite et à son rude Cursor Mundi pour échapper à une chaleur et une couleur si dangereuses. Il semble que, pendant presque cent ans, l'Angleterre ait obstinément refusé de pénétrer dans le féerique verger où la Beauté et l'Amour dansaient les mains unies au long de la haie épineuse qui gardait la rose non épanouie du monde. Mais la révélation vint enfin, et ce n'est pas trop dire que la poésie anglaise, telle qu'elle s'est développée avec Shakespeare, Keats et Tennyson, naquit réellement quand les poètes anglais connurent la vaillante, courtoise et amoureuse allégorie de l'Adoration de la Rose.

[…]

Nous pouvons observer que la poésie anglaise avait plus à apprendre de Guillaume de Lorris que de Jean de Meung, bien que ce dernier ait été un plus grand et plus vigoureux écrivain. En fait, ce que la poésie anglaise, dans son adolescence inquiète, cherchait du côté de la France, n'était pas tant la vigueur que la grâce. Elle avait, dans son apocalyptique Langland, une vigueur satirique bien à elle. Mais ce qui éblouit et séduisit Chaucer dans le Roman de la Rose fut la douceur humaine du poème, son parfum comme d'un buisson d'églantine au soleil d'avril. C'était le premier poème délicat et civilisé de l'Europe moderne, et son raffinement et son élégance, sa beauté ornée et son observation serrée du cœur humain furent les qualités qui charmèrent Chaucer, arrivant, affamé, des froides allégories et moralités de l'informe littérature de son pays.

[…]

Il nous faut reculer quelque peu la date à laquelle Chaucer fut placé sous l'influence des Français, écrivains de chants royaux, de lais et de ballades.

[…]

Il possédait, à un degré beaucoup plus élevé qu'aucun d'eux la force l'originalité, l'ampleur de l'invention. Eustache Deschamps est parfois un charmant poète, mais il s'écroule dans l'insignifiance quand nous le plaçons à côté du géant qui écrivit les Contes de Canterbury. Toutefois, si Chaucer donna de la vigueur à la poésie anglaise, il trouva en France, et parmi ces rhétoriciens lyristes, les qualités qui manquaient précisément à son pays. Ce qu'il était, pour l'Angleterre, essentiel de recevoir à ce moment critique de son histoire intellectuelle, c'était un appoint extérieur, presque superficiel. Elle ne réclamait pas la charpente et le corps du génie, mais les vêtements avec lesquels le talent les orne. Et ces vêtements sont ce que nous nommons grâce, élégance, mélodie et maîtrise d'art, et ces tissus délicats étaient produits à profusion par les artisans de France.

Tel est le secret de la forte influence exercée sur un très grand poète comme Chaucer, et, à travers lui, sur la poésie d'Angleterre, par un écrivain aussi médiocre en somme que Guillaume de Machault. Ce fut l'art traditionnel parfait, l'habileté pittoresque et artistique du moindre poète qui attira si fortement le plus grand. C'est à Machault que la poésie anglaise prit le distique héroïque qu'elle avait jusqu'alors ignoré et qui devrait être l’une de ses formes les plus abondantes et les plus caractéristiques. De façons diverses, la prosodie de la Grande Bretagne fut affectée par celle-de France entre 1350 et 1370. Les formes lâches et languides dont s'étaient jusqu'alors servis les poêles anglais furent abandonnées avec joie pour la métrique exacte des Français, et vers 1350, John Gower composa ses Cinquante Balades non seulement dans la forme, mais dans la langue même d'Eustache Deschamps. Son Mirour de l'Omme, long et important poème imprimé pour la première fois par M. Macaulay en 1899, est un exemple de pure gallicisation. Chaucer n'imita pas aussi grossièrement les Français.

 

[…]

P. 12 – 14

Deux cents ans plus tard, lors d'une autre grande crise de la littérature anglaise, une condition semblable est apparente, encore qu'elle s'expose avec moins d'intensité. Les formes médiévales de la poésie, allégorique, didactique, diffuse, étaient maintenant usées. […] Wyatt et de Surrey […] comprirent qu'on était fatigué de la rhétorique et des allégories à longue haleine et ils se mirent à écrire des vers « par petits morceaux ». C'est ainsi qu'ils regardèrent vers la France, où Wyatt passa probablement en 1532 […] On ne saurait prétendre que, dans le grand réveil delà poésie lyrique anglaise au milieu du XVIe siècle, la France ait eu une large part, mais cette part s'exerça dans le sens esthétique. La rudesse laide des derniers poètes médiévaux fut échangée contre la délicatesse de l'expression, une gracieuse lucidité, et le mérite de cet échange revient jusqu'à un certain point aux rondeaux et aux épigrammes de Clément Marot.

 

Nous avons examiné maintenant deux cas, d'importance très différente, dans lesquels, à des moments critiques, la poésie anglaise reçut, de l'art voisin de la France une couleur distincte. Dans chaque cas, l'influence s'exerça à un moment où l'ambition poétique de notre pays excédait grandement l'habileté technique de ceux qui voulaient l'exprimer, et où les versificateurs étaient heureux d'aller à l'école de maîtres plus qu'eux habitués à l'art et à la grâce.

[…]

P. 23 – 26

La « substance » de Molière, d'un autre côté, n'offrait aucune difficulté technique. Le nombre est extraordinaire des pièces de Molière qui furent imitées ou adaptées pour la scène anglaise, du vivant de leur auteur, ou peu après sa mort. Notre grand Dryden amalgama l'Etourdi avec l'Amant Indiscret, de Ouinault, pour donner comme résultat : Sir Martin Mar-all, en 1668. Il se servit du Dépit Amoureux et des Précieuses Ridicules pour construire le Mock Astrologer, de 1671

[…]

 

Un honneur particulier est toujours rendu à l'artiste qui est le précurseur, et cet honneur appartient à l'auteur du Lutrin. Les qualités qu'acquit la poésie anglaise du XVIIIe siècle lui vinrent par Pope, mais c'est Boileau qui en est la source. C'est de lui, l'ennemi de l'affectation, de la pédanterie, de l'emphase, que nous apprîmes qu'un vers, bon ou mauvais, doit au moins dire quelque chose. L'attitude de « zèle honnête » prise par Boileau se recommandait théoriquement, sinon toujours pratiquement, à l'esprit de Pope, qui ne se lasse jamais de louer « ce très candide satiriste » français. Tous deux imitèrent Horace, mais toute la vanité de Pope ne put dissimuler ce fait qu'il étudia le maître latin surtout dans les Epîtres de Boileau. Nous trouvons ici un excellent exemple de l'espèce d'influence que nous avons déjà constatée plusieurs siècles plus tôt avec Chaucer.[…] Peu d'exercices de critique seraient plus instructifs qu'une analyse des influences françaises sur la splendide poésie de Pope, ces exercices se confondraient avec le résultat d'une patiente et intelligente étude de Boileauv

Partager cet article

Repost 0
Published by frenchinfluence.over-blog.fr - dans LITTERATURE
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : French Influence
  • : Cher visiteur (é)perdu, bienvenue sur le blog de French Influence. Il est question ici de la France et de son rapport au monde. Il est question de la France, pour l'amour du pays, par les yeux du monde
  • Contact