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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 21:17

source : http://www.lexpress.fr

 

Marc Fumaroli nous plonge dans cette époque où la langue de Voltaire était parlée dans tous les salons d'Europe. Passionnant

Par L'Express, publié le 08/11/2001

 

 Écrit par Marc Fumaroli. 
 Édité par Fallois 
 ISBN / EAN : 2877064263 / 9782877064262 
 Nombre de pages : 496 pages 

 

Illustration de Quand l'Europe parlait françaisA qui souhaiterait se faire une idée du français tel qu'il se parlait chez les personnes «de condition», au XVIIIe siècle, on pourrait suggérer de faire un tour du côté de Marivaux, dramaturge par ailleurs très en vogue en Autriche, où la sœur de Marie-Antoinette, âgée de 6 ans, le jouait déjà du haut de ses trois pommes. Mais l'on peut également conseiller de se plonger dans la lecture du gros paquet de lettres décachetées par Marc Fumaroli, dans un éblouissant recueil de portraits et de préférences intitulé Quand l'Europe parlait français.

Car, de Berlin à Stockholm, de Madrid à Moscou ou à Naples, l'Europe des Lumières a pratiqué le français comme un bel art et plus encore comme un art de vivre. Paris était sa capitale, son cœur battant, jeune comme le jour nouveau qu'inaugura, en 1713-1714, la fin de la guerre de la Succession d'Espagne. Le siècle des Lumières, selon Marc Fumaroli, commence en 1715 et s'achève en 1814 avec la chute de l'Empire. Sa définition? «Un dégel du sacré, une religion poignante et profane du bonheur et de l'instant de grâce» qui s'abîmera dans la Terreur révolutionnaire, que nul n'avait vue venir. Avec le retour de la paix et du Théâtre-Italien, chassé par Louis XIV, Paris devient une fête dont la joyeuse contagion atteint les châteaux de campagne.

Son héros? Un jeune homme, le comte de Caylus, entré au service armé du roi à l'âge de 15 ans. En 1715, à 23 ans, il écrit à sa mère qu'il «poserait [sa] tête sur l'échafaud plutôt que de continuer à servir». «Vivre noblement, raconte Fumaroli, est le seul idéal qui puisse rivaliser avec la ''vie contemplative" du moine.» Cela consiste en un dosage spontané de divertissement, de galanterie et d'étude assidue, où la vie de salon s'équilibre avec la vie intime. Douceur de mœurs et passion désintéressée des choses de l'esprit. Et Dieu, dans tout cela? A la trappe, avec ou sans majuscule: le jeune catholique des Lumières chagrine sa pieuse mère mais lui fait honneur.

Composé comme une suite de silhouettes croquées d'un crayon virtuose, le livre de Marc Fumaroli entraîne le lecteur à travers cours et salons de la belle Europe. Presque toujours, derrière un pilier ou une tenture, se cache la figure du précepteur et de la gouvernante. Car le français ne tombe pas du ciel. Il se transmet «de bouche à bouche» et porte parfois encore la marque de celui qui l'enseigne. A défaut des accents - celui de Luigi Riccoboni, chef de la troupe des comédiens-italiens, celui de l'abbé Galiani, de Benjamin Franklin ou de la marquise de Santa Cruz, qui faisait vingt fautes par ligne - on entend, dans ces nobles bouches, le parler versaillais, provincial ou domestique qui les a nourries. Entre la langue de Frédéric II de Prusse, qui fut «rééduqué» par Voltaire, et celle de sa sœur, Frédérique-Sophie-Wilhelmine, se glisse le français hérité de Scarron tel que l'avaient appris les domestiques français de la cour de Berlin, quelque part entre la campagne et la place Maubert. Qu'on lise d'urgence le récit satirique de l'accueil fait à Frédérique par la cour crottée de son nouvel époux. Un régal!

Car tout le monde n'a pas la chance d'avoir Voltaire pour maître d'école. Quoique. A lire les microbiographies de Fumaroli, on s'aperçoit que l'illustrissime s'est faufilé partout dans la correspondance des grands. Admiré à la folie, le mentor sarcastique et geignard y est aussi moqué avec un brio qui doit tout à ses leçons: par la Grande Catherine, qui brocarde son désir d'être le seul dans son cœur; par Frédéric II, écrivant au comte Algarotti: «Voltaire vient de faire un tour indigne. [...] Cependant je ne ferai semblant de rien, car j'en ai besoin pour l'étude de l'éducation française. On peut apprendre de bonnes choses d'un scélérat.»

Parler le français de Voltaire. Pourquoi cet engouement? Parce que la France est le seul pays à savoir comment ne pas s'ennuyer. Parce que, de l'intelligence infiniment déliée à l'argenterie disposée sur les tables, tout y est plus beau, plus spirituel, plus léger. La philosophie s'y fait frivolité et la frivolité philosophie. Mais choisir le français n'est pas dire oui à tout ce qui vient de France, loin s'en faut. C'est adopter un état d'esprit, c'est s'offrir du bonheur et participer de ce mouvement universel qui fait circuler les idées dans une langue patiemment usinée pour la production et la formulation exacte de la pensée. Ainsi la très moderne Charlotte-Sophie d'Aldenburg, qui ne fera jamais le voyage de France, mais trouva dans la correspondance qu'elle entretint avec les beaux esprits la force d'être libre et de défendre les droits des femmes.

Au fur et à mesure que l'on découvre ces personnalités, attachantes souvent, exceptionnelles toujours, un portrait de l'Europe éclairée et francophile se dessine. Un portrait où, de William Beckford, auteur de Vathek, à lord Chesterfield, précepteur désespéré de son fils, en passant par la merveilleuse comtesse d'Albany, de nombreux Anglais figurent. C'est qu'à travers l'hommage qu'il leur rend l'auteur croque l'Albion, bourgeoise et utilitaire, d'une mine acérée.

Tel le peintre figurant dans son propre tableau, Marc Fumaroli est partie prenante de ces Lumières. Outre l'aménité d'une écriture vrillée d'amusantes analogies avec le présent et qui s'interdit toute cuistrerie, son engagement séduit. Et permet à qui le désire de ferrailler contre lui. Il y a des plaisirs qui ne se boudent pas

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Published by LePontissalien - dans LANGUE
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