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7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 14:51

cairn.info (portail revues sciences sociales et humaines)Éléments d’économie politique pure (1871-1874)

Véronique BEDIN et Martine FOURNIER (dir.), « Marie Esprit-Léon Walras », La Bibliothèque idéale des sciences humaines, Editions Sciences humaines, 2009.
URL : www.cairn.info/la-bibliotheque-ideale-des-sciences-humaines-article-416.htm.

 

 

 

 


PLAN DE L'ARTICLE

 

Léon Walras, connu pour la formalisation mathématique de l’économie, a aussi élaboré une synthèse entre libéralisme et socialisme, entre le marché et l’État. « Quel temps ! J’entends encore le vice-recteur de l’académie de Paris m’expliquant qu’il ne peut même pas songer à appuyer auprès du ministre de l’Instruction publique une demande que j’ai formée en vue d’être autorisé à faire quelques conférences sur la philosophie de la science. Je ne puis faire de la philosophie de la science sans faire de la métaphysique ; la métaphysique touche à la religion, etc. Sans doute, si j’avais affaire à l’Archevêque ; mais à un haut fonctionnaire de l’université faisant cette besogne ! Je me lève, je vais prendre mon chapeau sur une console, entre deux fenêtres donnant sur la cour de la Sorbonne ; je salue et je sors. » L’homme chapeauté qui s’insurge contre les ronds-de-cuir de l’Université française n’est autre que Léon Walras. Nous sommes dans les années 1860, au tournant de sa vie. Il n’est pas encore le fameux « père fondateur de l’École de Lausanne » mentionné dans tous les manuels. Il sera, dans dix ans, l’inventeur de la théorie de l’équilibre général et celui qui va révolutionner la discipline économique alors en déshérence. L. Walras n’appartient pas à une longue lignée d’économistes bien implantés. Même si Auguste Walras (1801-1866), son père, a publié quelques ouvrages d’économie (dont Théorie de la richesse sociale, 1849), il n’est pas un économiste patenté. Pourtant, il a su communiquer la flamme de l’économie à son fils.

source (sur cairn.info)

La Bibliothèque idéale des sciences humaines 2009/1
 
 L’économie politique pure, simplification du réel
 

  Dans les années 1870, l’université de Lausanne offre à Walras l’occasion d’être professeur. Ces années vont être exceptionnelles. Outre son chef-d’œuvre, les Éléments d’économie politique pure (1871-1874), il élabore une abondante littérature dont le but est de répondre à la question : « Quelle est la société la plus juste ? » Voilà un aspect qui ne cadre guère avec l’image d’Épinal que l’on se fait de ses travaux, de ses concepts abstraits les plus connus tels que le modèle de l’Homo œconomicus et de sa méthode mathématique.

  L’économie ne serait-elle qu’une branche des mathématiques ? Chez L. Walras, les champs sont clairement délimités. C’est l’économie politique pure qui est une « branche nouvelle des mathématiques ». Autrement dit, tout ce qui a trait aux échanges et à la fixation des prix dans des conditions idéales, celles de la concurrence pure et parfaite, est susceptible d’être formulé en terme d’équations ou de représentations graphiques. Comme l’explique L. Walras : « Pour observer cette méthode, l’économie politique pure doit emprunter à l’expérience des types d’échange, d’offre, de demande, de marché, de capitaux, de revenu, de services producteurs, de produits. De ces types réels, elle doit abstraire, par définition, des types idéaux, et raisonner sur ces derniers, pour ne revenir à la réalité que la science une fois faite et en vue des applications. »

  Donc, les idéaux types dégagés visent à simplifier le réel. Ils ne cherchent en rien à lui être de fidèles miroirs. Ainsi l’Homo œconomicus (l’individu rationnel) n’est pas un être de chair et de sang. C’est plutôt un robot qui aurait les facultés d’envisager tous les choix possibles, de calculer leurs coûts et leurs avantages et qui, pour se faire, serait entre autres parfaitement informé sur les prix, la qualité des produits, etc. On imagine aisément que tous ces éléments sont impossibles à réunir. On se situe ici dans le plus haut degré d’abstraction, celui que L. Walras appelle l’« économie politique pure ».Dans ce domaine de l’idéal et de l’absolu, l’économiste va formuler des hypothèses. Par exemple, « supposons que les individus soient tous parfaitement rationnels ». Mais si l’économie ne ressemblait qu’à une collection de suppositions, elle ne pourrait guère nous renseigner sur la société la plus juste. Pour L. Walras, l’économie politique pure n’est que la première étape qui va déboucher sur l’« économie politique appliquée » (qui décrit ce qui est utile) et l’« économie sociale » (qui décrit ce qui est juste). Il n’y a pas de coupure entre l’économie politique pure et ses applications.

Les chemins de fer, gestion privée ou gestion publique ?
 

  Prenons un exemple pour montrer comment L. Walras marie l’efficacité économique et la justice sociale. Dans un mémoire réalisé en 1875, il s’intéresse aux chemins de fer à une époque où des compagnies privées sont propriétaires des lignes ferroviaires. Le débat porte sur l’opportunité de leur nationalisation. Cette mesure est-elle justifiée ?

  L. Walras part du modèle forgé dans ses Éléments : le marché de concurrence pure et parfaite. Lorsque le prix d’un bien s’élève au-dessus de son coût de revient, de nouvelles entreprises sont attirées par le marché « juteux » qui permet de réaliser des bénéfices (puisque les prix sont supérieurs aux coûts). Elles se mettent à produire. En conséquence, la quantité de produit augmente et, selon la loi de l’offre et de la demande, son prix baisse, toutes choses égales par ailleurs. Il baisse jusqu’à son prix d’équilibre, celui qui égalise le coût de revient et le prix de vente. Alors, les bénéfices des entreprises deviennent nuls. Voilà comment les choses se passent sur un marché concurrentiel composé d’individus (producteurs et consommateurs) rationnels. Le mécanisme des prix permet de rétablir l’équilibre entre l’offre et la demande de biens.

  Considérons maintenant le cas des chemins de fer. Peut-on calquer le modèle du marché concurrentiel (ce que font les économistes de l’époque) sur cette activité ? En d’autres termes, peut-on laisser à l’initiative individuelle le soin de gérer les transports ferroviaires ? L. Walras répond par la négative, et il avance deux raisons. Premièrement, les chemins de fer sont un « monopole moral ». Ils servent la cause du public en permettant le déplacement des troupes, de la police... et la diffusion des sciences en accroissant la mobilité des savants. Deuxièmement, ils sont un « monopole économique », le marché ne peut pas régir ce genre d’activité. Si on laissait faire, des entreprises souhaiteraient implanter des voies sur les trajets les plus rentables, bien évidemment. Or, qu’est-ce qui justifierait trois lignes Paris-Lyon, par exemple ? Certainement pas l’efficacité économique, selon L. Walras, car cette multiplication de lignes augmenterait les coûts de revient et donc le prix de vente des billets de train. Par ailleurs, les capitaux utilisés pour le financement de ces voies parallèles auraient été bien mieux employés dans d’autres industries (chimique ou métallurgique, par exemple). C’est donc une seule et même entreprise qui doit gérer le transport ferroviaire. Mais la position de monopoleur pose problème. En effet, lorsqu’un offreur (d’un produit ou d’un service quelconque) fait face à une multitude de consommateurs, il a de fortes probabilités d’augmenter ses prix puisqu’il n’a pas de concurrent. Ce faisant, il va engranger des bénéfices puisque ses prix de vente seront supérieurs à ses coûts de revient. De plus, le marché ne rétablissant pas le retour au prix d’équilibre, il va s’octroyer une rente de situation. Seul un agent économique au-dessus des intérêts particuliers peut empêcher cette situation. L’État doit intervenir, soit en faisant baisser les prix vers leur niveau d’équilibre, soit en produisant lui-même selon les règles de la concurrence.

L’État est le seul à pouvoir rétablir les lois du marché
 
  Cet exemple illustre bien la démarche walrasienne. Du modèle abstrait de l’économie pure sont déduites les règles de l’efficacité économique et si, dans certaines conditions, elles ne peuvent être respectées (cas du « monopole naturel »), il appartient à un tiers de les rétablir. Pourquoi est-ce l’État ? Parce que « s’il est vrai que l’initiative individuelle, stimulée par la libre concurrence, effectue mieux que qui que ce soit les services d’intérêt privé, il l’est également que l’initiative collective, sous le contrôle de la publicité et de la discussion, effectue mieux que n’importe qui les services d’intérêt public ». La prétendue gabegie administrative, les vices publics et les vertus privées... sont des phénomènes montés en épingle, selon L. Walras. La corruption, les ententes illicites sont aussi le lot de la gestion privée. Bref, il est favorable à la concurrence sauf quand elle est défaillante. Alors l’État doit s’y substituer pour rétablir, artificiellement, la loi du marché. C’est en cela un « socialiste libéral ». Il se détache de la position des économistes de son temps qui prônent la totale liberté de l’industrie et s’opposent à toute nationalisation.

  En France, ses théories ne rencontrent aucun écho jusqu’en 1883, date à laquelle un économiste dissident, Charles Gide (1847-1932), publie un compte rendu plutôt favorable des Éléments. Malheureusement, il va aussi ouvrir la porte à un torpillage en règle, la plupart des économistes du moment reprochant L. Walras de vouloir « mettre l’humain en équation ». Sa renommée posthume, en France, viendra des travaux d’ingénieurs tels que Gérard Debreu (né en 1921) et Maurice Allais (né en 1911), futurs prix Nobel d’économie.

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Published by LePontissalien - dans ECONOMIE
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