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26 juin 2011 7 26 /06 /juin /2011 11:14

source : wikipedia

 

La francisation de Bruxelles correspond à la transition qu'a effectuée Bruxelles au cours des deux derniers siècles d'une ville quasiment entièrement néerlandophone[réf. nécessaire] en une ville avec le français pour langue majoritaire et lingua franca[2]. À côté d'une immigration française et wallonne, cette progression du français s'explique avant tout par la conversion linguistique de la population flamande au cours des générations[3].

La francisation démarra graduellement au XVIIIe siècle[4] mais ne prit toute son ampleur que lorsque la Belgique devint indépendante et que le nombre d'habitants de la nouvelle capitale s'accrut rapidement[5],[6]. Le recul massif du dialecte brabançon[7], communément appelé dialecte flamand[8],[9], ne commença que dans la seconde moitié du XIXe siècle[10]. Le français — seule langue officielle en dépit de la majorité flamande[11] — était la langue des tribunaux, de l'administration, de l'armée, de la culture, des médias et de l'enseignement[8]. En tant que langue du pouvoir économique et politique, et des échanges internationaux à l'époque[12],[13], adopter le français était considéré comme absolument nécessaire pour progresser socialement[11],[14],[15]. À partir de 1880[16], on constate une véritable explosion de bilingues au détriment des néerlandophones unilingues[15],[12]. Le néerlandais ne se transmettait plus à la génération suivante[17], ce qui a eu pour effet une augmentation considérable du nombre des francophones unilingues après 1910[18].

À partir des années 1960[19], à la suite de la fixation de la frontière linguistique[20] et de l'essor économique de la Région flamande[15], la francisation des néerlandophones a stagné[21],[22]. Durant la seconde partie du XXe siècle, Bruxelles devint progressivement une ville d'échanges internationaux, ce qui contribua à un afflux d'immigrants qui favorisèrent l'émergence du français ainsi que d'autres langues étrangères[17], aux dépens du néerlandais[23]. Simultanément, suite à l'urbanisation[24], un nombre supplémentaire de communes précédemment néerlandophones de la Périphérie bruxelloise devinrent majoritairement francophones[20],[25],[26]. Ce phénomène, connu en Flandre comme la « tache d'huile »[27], constitue, en même temps que la question du statut de Bruxelles[28], un des principaux sujets de contentieux de la politique belge[29],[30],[15].

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24 juin 2011 5 24 /06 /juin /2011 14:44

source : http://www.commune-tunis.gov.tn/

 

les rues de la ville de Tunis n’avaient pas avant 1885 ni plaques indicatrices ni numéros,ils étaient oralement dénommées pour tunisois musulmans ou européens. Suite aux décrets du 13 octobre 1883 et 1er avril 1885,une décision à été prise concernant la dénomination des rues.

 

Les noms d’origine française

 

La langue française s’est introduite dans la nomenclature de Tunis à la faveur de la présence dans la médina d’une petite communauté française groupée autour du Consul de France. Le Consul et les membres de la nation étaient logés dans le Fondouk des Français qui comprenait deux immeubles contigus, l’un sis au 5, rue de l’Ancienne Douane, l’autre au 15, de la même rue. Le premier abritant le Consul et ses bureaux. Le second abritant les négociants et leurs marchandises.

Le Fondouk des Français fut construit par le "Divan" en 1659-1660, très probablement à la demande du Père Jean Le Vacher. On trouve la nomenclature suivante : Place de la Bourse, rue de l’Eglise, avenue de France, rue d’Italie, l’avenue de la Marine, rue des Maltais.

Les autres noms de rues d’origine française que l’on rencontre dans la Médina et ses faubourgs sont postérieurs à 1881 comme : Rue Devoize qui rappelle le nom d’un Consul général de France, rue du Tribunal, la rue Catherine du nom d’une dame qui tenait un bar, l’impasse du Français et l'impasse de la Chrétienne ( à El Halfaouine). Mais, la plus ancienne des nomenclature est celle du plateau Charles-Quint ou aussi Place de l’Empereur ou Place Charles Quint.

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20 mai 2011 5 20 /05 /mai /2011 21:58

source : http://www.academie-francaise.fr/

 

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L’avenir de la langue française
par M. Alain Decaux

SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE
DES CINQ ACADEMIES
le mardi 16 octobre 2001

PARIS PALAIS DE L’INSTITUT

     

     e cri d’alarme, chargé de détresse et parfois de colère, nous l’entendons chaque jour et partout : le français perd sa place dans le monde ! Le français est en déclin !

     Est-ce une vue de l’esprit ? Les principales associations de défense et de promotion du français, réunies en mai dernier, ont dressé un bilan qui est un réquisitoire : l’anglo-américain gagne du terrain dans l’économie, la publicité, la recherche, les services publics, l’armée, l’enseignement, les institutions internationales.

     C’est dire que la tâche qui m’est assignée ne correspond guère à une partie de plaisir. Si la situation se dessine aussi sombre, le XXIe siècle pourra-t-il — ou non — proposer des solutions pour inverser le mouvement que l’on dénonce ?

     Il y a quelques années, M. Mario Soares, président de la République portugaise, déclara : « Ma patrie, c’est ma langue. » Ces mots m’ont touché au vif. Qui souhaiterait que l’on mît à mal sa patrie ? J’ai éprouvé le même sentiment, cette fois nuancé d’un sourire, quand M. Hubert Védrine, notre ministre des Affaires étrangères, interpellé à propos des mêmes dangers, a répondu : «  La langue, c’est un sujet identitaire vital, c’est notre disque dur. »

     Sans s’être donné la main, l’un et l’autre nous ont rappelés à notre devoir.

     usqu’à une époque relativement récente, le français est resté la langue diplomatique et la communauté internationale s’en est enchantée. En 1905, le traité de paix russo-japonais fut rédigé en français. Tant il est vrai que notre langue, par sa clarté, par sa précision, apparaissait tel un instrument unique. L’abandon de cette tradition universelle est malheureusement le fait d’un Français, et l’un des plus grands : Georges Clemenceau. Il a voulu, pour rendre hommage à nos alliés britanniques et américains, que le traité de Versailles fût rédigé en français — et en anglais. Ce premier abandon peut être considéré comme étant à l’origine de beaucoup d’autres.

     Que les conseils d’administration de firmes françaises, dont les membres sont tous français, siègent en n’utilisant que l’anglais ne peut se soutenir par aucun argument. Que la correspondance d’entreprises françaises soit rédigée exclusivement en anglais ne s’explique pas davantage. Que des congrès ou colloques, réunissant essentiellement des Français, se tiennent en anglais sur notre territoire choque même des étrangers.

     Je sais bien, au moins en matière scientifique, que des arguments peuvent être présentés. J’entends encore le professeur Hamburger, qui fut mon ami, me confier, navré :

     « Pendant les trois quarts de ma carrière, je me suis exprimé en français dans les congrès. J’ai tenu le plus longtemps possible. Quand j’ai constaté, dès ma première phrase, que la salle se vidait aux trois quarts, je me suis résigné. Si je prenais la parole, c’était pour exposer le résultat des recherches menées en France. Fallait-il qu’elles passent inaperçues ou restent ignorées ? »

     Ce problème sera-t-il résolu au XXIe siècle ? On voit les machines à traduire accomplir de tels progrès qu’on peut l’espérer. En sera-t-il de même de la place du français dans les organisations internationales ? Le français est une des langues de travail de l’ONU mais 90 % des documents y sont rédigés en anglais. Dans le cadre des institutions européennes, si l’anglais et le français gardent la priorité, l’usage de l’anglais l’emporte si généralement que les représentants français avouent être obligés de s’y rallier.

     Comment, face à un tel tableau, espérer remonter la pente sur laquelle nous nous sommes laissés glisser ?

     Le français se trouvera-t-il un jour dans la situation de ces langues indiennes d’Amérique dont Chateaubriand disait que seuls les vieux perroquets de l’Orénoque en avaient gardé le souvenir ?

     Je n’hésite pas à l’affirmer : j’attends beaucoup du XXIe siècle.

     e qui pourra sauvegarder la langue française, c’est paradoxalement l’uniformisation de la langue anglaise. Car le langage si pratique que l’on utilise déjà partout dans le monde est de moins en moins de l’anglais. C’est une langue nouvelle, née de l’anglo-américain, dont les racines sont anglaises, mais qui foisonne de néologismes, d’approximations, de déformations. Ce n’est plus une langue de culture.

     Les langues et les cultures sont inséparables. Nos petits-enfants devront parler l’anglo-américain, devenu l’espéranto de notre siècle, car leur réussite éventuelle en dépend. Mais il leur faudra, s’ils veulent connaître Shakespeare, Wilde ou Joyce, revenir à la langue anglaise dans ce qu’elle recèle de richesse, de beauté et de dons créatifs. Chacun, en Europe, devra défendre sa langue, y compris les Britanniques. Il faut relire Claude Hagège qui estime que les 5 000 langues parlées dans le monde ne seront bientôt plus que 500 et qu’elles sont déjà potentiellement menacées, voire condamnées, par la mondialisation. Face à l’anglo-américain, ajoute-t-il, « il faut réagir sans complexe ».

     Voilà ce que nous demandons au XXIe siècle : réagir. Et d’abord par un retour à la pureté du français. Il s’est beaucoup abîmé au cours des dernières années du XXe siècle. Retrouvons l’usage de ce que nos instituteurs appelaient le « bon français ». Débarrassons-le des scories accumulées et de ce charabia que nous devons malheureusement à certains pédagogues. Confirmons en même temps sa mobilité : une langue immobile est une langue qui agonise.

     Ce qui doit nous frapper, c’est que la nôtre s’enrichit dans des proportions jamais constatées jusqu’ici. La 8e édition du Dictionnaire de l’Académie française, parue avant la Deuxième Guerre mondiale, comportait 32 000 mots. Celle qui s’achèvera au XXIe siècle en comportera 55 000. Plus de 20 000 mots nouveaux en 75 ans ! Ce que nous imposera le XXIe siècle, c’est l’intégration de verbes, de substantifs et d’adjectifs nés du nouvel argot : le verlan. Ainsi trouve-t-on déjà, dans le Petit Robert comme le Petit Larousse, le mot « ripou », verlan de pourri. Un film — Les Ripoux — l’a popularisé. En lui accordant le x au pluriel, les producteurs l’ont introduit dans l’inoubliable série : bijou, chou, genou. Ainsi en sera-t-il des mots « beur » et « meuf » auxquels, d’ores et déjà, les lexicographes ont accordé le droit de cité. L’argot d’autrefois était un code secret, celui du milieu. L’argot d’aujourd’hui, véhiculé par la toute-puissance des médias, s’impose bien au-delà des banlieues et l’attraction qu’il exerce sur les milieux scolaires de toutes classes sociales, ne fera que confirmer, au XXIe siècle, la force grandissante du langage parlé. Il sera vain de vouloir le combattre car le langage parlé est celui qui, depuis les origines, a précédé le langage écrit.

 

     n doit penser aussi que le XXIe siècle verra s’accélérer un certain nombre de tendances, déjà fortement esquissées à la fin du XXe. Nous allons de plus en plus accentuer le e muet, jusques et y compris quand il n’existe pas : chaque jour, nous entendons déjà parler du « matcheux » qui oppose telle ou telle équipe. Les liaisons, déjà en perdition, risquent de se réduire à rien. L’imparfait du subjonctif, fort menacé depuis longtemps, et plus encore le plus-que-parfait vont disparaître du français parlé et, à terme, du français écrit.

     Simples constats, en vérité. Il faut que, dans nos écoles, nos collèges, nos lycées, le XXIe siècle revienne à la lecture des grands textes que l’on a abandonnée au profit d’une analyse souvent stérile. Car c’est en eux que repose l’espérance d’un français remis sur les rails. L’image de la France qui a fasciné des millions d’étrangers, n’est-ce pas à travers nos auteurs qu’ils l’ont découverte ? Dans la salle commune d’une petite ferme de Roumanie, j’ai vu un exemplaire des Misérables - en français. Et Hugo lui-même a eu raison de dire, à propos d’Alexandre Dumas, bientôt panthéonisé, qu’il émanait de son œuvre — la plus lue dans le monde — « cette sorte de lumière qui est celle de la France ». Il aurait pu le dire de bien d’autres.

     Ce capital, nous devons le gérer. Il va de Ronsard à Prévert en passant par Marcel Proust. C’est par leur patrimoine aussi que se défendront les langues de Goethe, de Dante, de Cervantès - et de Shakespeare. Je rêve d’une grande alliance entre tous nos vieux pays qui s’uniront pour défendre la vraie richesse de l’Europe : la seule qui puisse répondre à l’anglais d’aéroport. Il faudra que nos pouvoirs publics s’en convainquent avant d’en convaincre les autres. Ce ne sera pas facile.

     Ce qui le serait davantage, c’est de multiplier le nombre de bourses offertes aux jeunes étrangers qui souhaitent étudier dans nos universités ou même effectuer des stages dans nos entreprises. Ce genre de « placement » — j’affirme que c’en est un — fera de l’étudiant formé dans la matière qu’il aura choisie, et rentré dans son pays, un ambassadeur de la langue française pendant plusieurs décennies.

     Il faudra aussi que l’on se mette dans la tête que nous disposons d’un atout que n’ont pas les autres et que l’on est en train, tranquillement, insidieusement, d’oublier. Comment a-t-on pu en arriver là ? Cet atout, c’est la francophonie.

          ’ai eu le bonheur d’entendre, ici même, le président Léopold Sédar Senghor évoquer l’audience historique que lui accorda le général de Gaulle au moment où l’indépendance des pays d’Afrique allait être proclamée. Le lui ayant annoncé et après avoir recueilli l’expression de sa gratitude, le général reconduisit son hôte bouleversé. Alors, sur le seuil de la porte, Senghor lança :

     « Mon général, nous allons tous être indépendants. C’est magnifique. Mais il faut tout de suite créer entre nous quelque chose pour défendre ce qui nous est commun : la langue française ! »

     Quelque chose !

     Le Tunisien Bourguiba, le Nigérien Hamani Diori, le Khmer Norodom Sihanouk, quantité d’autres l’ont demandé aussi. Les gouvernements français successifs ont fait la sourde oreille. On peut les comprendre. Ils n’ont pas voulu prêter le flanc au soupçon, eux qui décolonisaient, de reprendre d’une main ce qu’ils avaient cédé de l’autre. Il fallut attendre près de trente ans. Enfin, le 17 février 1986, quarante et une délégations sont arrivées à Paris. L’Algérie a décliné l’invitation, mais le Viêt-nam et le Laos sont accourus du fond du continent asiatique. À l’unanimité des présents, les participants ont décidé de créer entre eux, autour de la langue française, le lien tant désiré. Ce fut le premier sommet de la Francophonie. Le second se tint à Québec, le troisième à Dakar. Quel symbole : l’Europe, l’Amérique, l’Afrique ! Plus tard, ce fut Hanoï. Le tour du monde était bouclé.

     Pendant trois ans, j’ai parcouru le monde francophone. Partout, l’accueil fut d’une chaleur que je ressens encore. Je ne pouvais en douter : on l’attendait, cette Francophonie ! J’ai regagné Paris persuadé que la bataille du français, à travers elle, était gagnée. Je constate aujourd’hui, non sans tristesse, que cette grande idée a été méconnue. Ce qui a fait défaut, durant toutes ces années, c’est la volonté politique. Pourquoi ? Parce que l’on n’y a pas vraiment cru. Parce que l’on a permis à l’Organisation de gonfler artificiellement la liste des peuples adhérents en recrutant des pays où, statistiquement, les véritables francophones ne représentent que d’infimes minorités. Parce que l’on s’est laissé aller à des querelles de personnes et de préséances qui ont pris le pas sur le grand dessein.

     a tragédie de New York a conduit à reporter le sommet de la Francophonie qui devait se tenir au Liban, pays où les francophones se battent quotidiennement pour la survie du français. L’appel que vient de lancer le Québécois Jean-Marc Léger, un des derniers vivants parmi les pères fondateurs de la Francophonie n’en garde pas moins toute sa valeur. Les années n’ont pas affaibli sa foi en une cause qu’il considère comme sacrée. Écoutez-le, cet Américain : « La France tient aujourd’hui une nouvelle chance, la dernière sans doute, de rester une grande puissance, de sauvegarder ou de renforcer son rôle et son influence à l’échelle mondiale : c’est le rayonnement de sa langue, c’est l’existence d’une communauté originale fondée sur le partage par ses membres de la langue française et sur la pratique, à travers la langue commune, d’un véritable dialogue des cultures et d’une coopération multilatérale particulièrement efficace. »

     M. Léger redoute que, pour les Français, l’ambition européenne ait obscurci le projet francophone. Il affirme que l’une et l’autre sont complémentaires. La Francophonie doit confirmer ses cultures et ses identités « menacées à des degrés divers par la montée d’une redoutable uniformisation ». Si un sursaut ne se manifeste pas, s’écrie ce grand Québécois, le sommet, quand il se tiendra, « marquera un simple et mélancolique sursis dans le processus du déclin, dans le lent étiolement de la Francophonie ».

     Ce langage ne peut que nous frapper par la gravité et la passion qui l’imprègnent.

     Or nous savons que le niveau de l’enseignement du français, dans plusieurs pays francophones, ne cesse de baisser. J’admire les multiples projets que la Francophonie met en route. Quel sens prendront-ils si, peu à peu, dans les pays concernés et faute d’enseignants formés, le français se délite ?

     En ce début du XXIe siècle, il est encore temps. Que l’on accorde la priorité des priorités aux instituteurs. Que leur soient garantis, dans les pays du Nord, des stages d’études aujourd’hui distillés au compte-gouttes. Et aussi les visas qui, avec une scandaleuse constance, leur sont refusés chez nous.

     Il faut que l’on comprenne que la survie du français n’est pas seulement un sujet de colloque où se côtoient quelques linguistes et quelques acharnés. Il faut l’élever au rang de cause nationale. Parce que l’image de la France est en jeu et, au-delà, son rayonnement, son prestige, sa place dans le monde. Le français est la langue maternelle de cent trente millions de gens et quatre-vingts millions l’apprennent. Pas plus que Jean-Paul Sartre ne voulait que l’on désespérât Billancourt, la France n’a pas le droit de décevoir la foi de tous ces francophones qui l’ont affirmée sur cinq continents. Elle n’a le droit de continuer à considérer la Francophonie comme un gadget : le mot est dans le Dictionnaire de l’Académie française !

     Si la France restait désabusée, si elle conduisait ses amis à douter d’elle, savez-vous ce que l’on verrait dans cinquante ans ? Les représentants d’une Francophonie en délire délibéreraient toujours. Mais on ne trouverait plus personne pour y parler français.

     Tel est le message que je tenais à transmettre sous cette Coupole qui, pendant deux siècles, a accueilli toute la littérature, toute la science, tous les arts que la France a proposés au monde. En français.

     Il n’est pas trop tard, mais il faut faire vite.

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20 mai 2011 5 20 /05 /mai /2011 21:33

source : http://www.academie-francaise.fr/

 

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La langue française :
de l'identité à l'universalité

par Mme Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE
secrétaire perpétuel

SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE
DES CINQ ACADÉMIES
le mardi 23 octobre 2007

PARIS PALAIS DE L’INSTITUT

     

« e qui fait le mérite de la France, son seul mérite, son unique supériorité, c’est un petit nombre de génies sublimes ou aimables qui font qu’on parle français à Vienne, à Stockholm et à Moscou. »
Dans cette phrase écrite à Madame du Deffand le 12 septembre 1760, Voltaire rassemble deux conceptions de la langue française. Celle du « génie » de leur langue dont les Français ont tiré la confiance qu’ils avaient en eux-mêmes, donc la conscience qu’ils avaient d’eux-mêmes ; celle de son aptitude naturelle à l’universalité.
Ces conceptions méritent une réflexion au miroir de la longue histoire de notre langue. Quand s’est-elle affirmée telle que la perçoit Voltaire ? Depuis quand a-t-elle pu se mesurer à la langue d’oc et aux dialectes de la langue d’oïl et se comparer à la langue du pape ? On peut certes remonter au xiie siècle, lorsque fabliaux et chansons de geste témoignent que le français, langue de Paris, commence déjà à s’élever au dessus des autres dialectes du domaine royal et à se confondre avec lui. On peut aussi rappeler qu’au delà de ce domaine, les croisades ont porté le français au loin.
Mais c’est vraiment au xvie siècle que commence l’aventure moderne du français. L’ordonnance de Villers-cotterêts a été souvent considérée comme le moment décisif de l’instauration officielle du français dans le royaume. Mais au vrai, elle s’inscrit dans une longue histoire de politique de la langue développée par les rois, au fil des changements affectant la population française et l’environnement international du pays.
Au xvie siècle dans toute l’Europe on réfléchit aux langues vulgaires, à leur place face au latin qu’on ne tient plus systématiquement pour langue de culture et de communication du savoir. Cette réflexion est partie d’Italie dès la fin du xve siècle et elle gagne tout naturellement la France, où après la fin des guerres avec le voisin méridional François Ier a fait venir de nombreux artistes italiens, transformant sa cour en « petite Italie ». Mais l’intérêt porté à la langue vulgaire a aussi été le fruit d’une vision politique. Le roi était conscient de l’ignorance des élites et de la nécessité de les instruire ; il constatait dans le même temps qu’il fallait rendre la langue administrative et celle des tribunaux compréhensible à tous ses sujets. Le latin et les langues locales ne pouvaient répondre à ces deux préoccupations, alors que le développement rapide de la France à cette époque imposait une solution. La France est au xvie siècle avec ses vingt millions d’habitants le pays le plus peuplé d’Europe et Paris, qui compte près de trois cent mille habitants, est alors la plus grande cité du monde chrétien. Comment s’étonner que la langue de Paris, de l’Isle de France, s’impose pour unifier le territoire contrôlé par le roi ? L’usage du français dépasse vite le cadre de la justice et de l’administration, car le latin recule devant les progrès du français dans ce qui fut son espace privilégié, le savoir, la communication des connaissances. Le Collège royal, qui deviendra un jour Collège de France, sépare peu à peu le latin du français, faisant du premier une langue figée dans des règles intangibles, donc une langue morte. Et les hommes de science s’emparent du français, tel Ambroise Paré qui illustre cette évolution. Le progrès du français s’effectue aussi au détriment de l’italien. Plus que l’unité du pays, c’est d’abord la progression du français et sa dignité que François Ier consacrera par l’ordonnance de Villers-Cotterêts. Du Bellay le dira, soulignant dans son éloge de l’œuvre accomplie, le lien entre l’autorité du roi et celle de la langue française.
Un siècle passé, la fonction du français va changer. Il faut alors restaurer l’unité nationale profondément perturbée par la grande crise politique et religieuse qui a fait de son pays, dira Ronsard une « pauvre France ». Le conflit religieux, les guerres d’un xvie siècle qui finit tragiquement ont en effet laissé la France ravagée, diminuée dans sa population et ses ressources, divisée moralement, doutant de l’autorité du roi, des bienfaits de l’éducation, menacée par les séparatismes et par un recul de son statut européen. Face à ce désordre général, la fascination pour la culture italienne resurgit un moment, renforcée par l’épanouissement dans ce pays des petites académies et par le prestige particulier dont y jouit le toscan. Il faut y ajouter l’ombre projetée sur la France par la puissance montante de l’Espagne, issue comme elle du monde latin et de la chrétienté. La langue française semble avoir perdu le terrain gagné au xvie siècle ; les provinces se sont isolées, repliées sur leurs racines, sur leurs patois ; le latin, aussi, a retrouvé quelque vigueur grâce aux efforts d’une Eglise redevenue offensive ; et la conscience collective en est très affaiblie. Hanté par la volonté de réconcilier ses sujets, Henri IV, va avec l’édit de Nantes, remettre son royaume sur la voie de l’unité morale.
La langue française n’est pas qu’en recul. La guerre civile lui a porté des coups terribles. Mais Montaigne l’a portée très haut. Ses Essais ont appris aux Français que leur langue était propre à la conversation, qu’elle pouvait jouir d’une grande indépendance. C’est déjà la langue du savoir-vivre en commun, mais la conception de la langue ne fait pas l’unanimité. Malherbe pose la question décisive de l’existence d’une norme du français. Cette norme, dit-il, c’est l’usage, un usage que nul ne peut décréter, qui est souverain et réconcilie la langue de la cour et celle du crocheteur du port aux foins. « Enfin Malherbe vint », le propos n’est pas exagéré qui reconnaît sa contribution dans ce débat. La volonté royale d’unifier le pays, de dépasser les conflits religieux, de panser les plaies trouve soudain un appui incomparable dans la définition de la langue par Malherbe, langue de l’usage commun fondant une norme, où se réconcilient les usages de tous les niveaux de la société.
La décision prise en 1635 par Richelieu de fonder l’Académie française, de lui confier le soin de dire l’usage s’inscrit dans la voie ouverte tout à la fois par Montaigne et par Malherbe. Il fallait unifier les voix discordantes, donner un cadre aux débats, un statut quasi légal à la norme linguistique. La langue dont l’Académie s’est vu confier le dépôt doit devenir la langue commune à tout le royaume, elle a pour mission de servir de lien social à tous les groupes qui le composent, de mettre fin à l’émiettement qui toujours menace. C’est alors que la notion de « génie du français » prend toute sa place dans la réflexion commune. La langue doit en effet recomposer le royaume, rassembler, être le lien premier de toute la communauté. Pour être capable de jouer un tel rôle ne doit-elle pas avoir un génie particulier ? Écoutons Vaugelas : « Il n’y a jamais eu de langue où l’on ait écrit plus purement, plus nettement qu’en la nôtre » ; ou le Laboureur « il n’y en a point qui soit plus civile, ni qui ne soit plus tendre et plus affectueuse », ou encore le père Bouhours pour qui « chaque nation a toujours parlé selon son génie ». La langue française est perfection, tous le disent ; mais en même temps elle doit constamment se perfectionner sous peine, dira Ariste, porte-parole du père Bouhours, de se corrompre, donc de mourir. La nécessité de s’adapter aux progrès rapides du savoir, entraîne au xviiie siècle la francisation de toute la littérature scientifique. Progrès de la langue vernaculaire et progrès du savoir vont alors de pair et témoignent de la vitalité du français. Au milieu du xviie siècle la langue française est, déjà selon François Charpentier, celle du roi et celle de toute la France, même si, subsistent encore à côté d’elle toutes les autres langues du pays.
Mais le regard de Charpentier se porte surtout au delà des frontières. « La langue française, écrit-il, n’est point renfermée dans les limites de la France, elle est cultivée avec ambition par les étrangers et fait les délices de la politesse de toutes les nations du Nord ».
Et il est vrai qu’au xviie siècle, particulièrement dans ses dernières décennies, le français s’étend à toute l’Europe comme langue de culture pour connaître un apogée au siècle suivant. La « tentation » ou la « passion » du français dont témoignent partout les élites, se comprend aisément. La révocation de l’édit de Nantes en 1685 a incité les protestants à s’exiler en masse, vers les Provinces unies, l’Allemagne, l’Angleterre. Ils y ont porté leur savoir-faire, leurs ressources mais, plus que tout, leur langue qu’ils ont souvent enseignée. Cet exode a rencontré un terrain favorable à l’expansion du français, car dans les pays qui accueillent les huguenots une certaine « mode » française s’était développée dès le xvie siècle. En Angleterre notamment, où avec l’arrivée d’Henriette de France il fut de bon ton de parler français à la cour de Charles Ier, puis de Charles II qui le maniait à la perfection. Les auteurs français y étaient lus, les pièces françaises y attiraient un public nombreux et fervent. La connaissance du français était alors tenue pour une marque de civilité. Il en allait de même en Allemagne et plus encore aux Pays-Bas où la liberté de publier attirait les auteurs français en difficulté chez eux. Les ouvrages, les gazettes imprimées en français en Hollande revenaient en France en dépit des efforts du pouvoir royal pour en contrôler la diffusion. Cette « mode » française bénéficia aussi de la circulation des étudiants venant en France, des professeurs français invités dans les plus prestigieuses universités des pays voisins, car le latin reculant dans le monde universitaire européen y laissait naturellement place au français. Enfin, les mariages royaux faisaient entrer dans une cour avec une princesse étrangère une suite importante, des usages et surtout sa langue. Tout a donc favorisé au xviie siècle le français en Europe : le dépérissement du latin, un certain repli culturel de l’Italie, et même le fait que la puissante Espagne se tourne alors vers des horizons plus lointains. En même temps que le français pénètre l’Europe du Nord, ce qui est d’ailleurs paradoxal car le Sud européen roman semblait plus propice à son expansion, les conquêtes coloniales lui ouvrent de nouveaux horizons, le Canada, les Îles. En dépit de la distance et dans le cas canadien du recul politique, le français s’y maintiendra alors que dans les pays voisins de l’Europe, on constatera deux siècles plus tard un affaiblissement de la passion dont il avait bénéficié.
Dans un premier temps donc, aux xvie et xviie siècles, la langue a fortifié dans la conscience collective des élites un sentiment d’appartenance au domaine royal, sentiment que partage peu à peu une communauté qui n’est pas encore tout à fait la nation. Mais c’est le progrès de la langue à l’extérieur qui est remarquable dans la deuxième moitié du xviie siècle, et plus encore au xviiie. L’envie du français s’étend alors à la Prusse, avec l’Académie de Berlin notamment, à la Suède et à la Russie. C’est pour les souverains de ces pays la langue d’une culture qui par delà les frontières des États, crée un espace européen continu de mœurs apaisées, de civilité et de modernité. Au xviiie siècle, la langue française est devenue universelle. L’Académie de Berlin n’a-t-elle pas mis au concours, en 1782, une question provocante : « Qu’est-ce qui a rendu la langue française langue universelle de l’Europe ? Par où le mérite-t-elle ? Peut-on présumer qu’elle conservera ce statut ? ». Rivarol partagea le prix avec l’Allemand Johan Christoph Schwab. Parmi les concurrents qui, presque tous, s’exprimaient en français figuraient aussi Grimm et Carl Euler. Ce dernier suggéra que le français devait son universalité non à un prétendu « génie » ou à la « perfection » dont Rivarol s’enchantait, mais à la puissance royale et au dynamisme démographique et économique du pays. Et il en déduisait qu’il serait vain d’imaginer la perpétuation de ce statut, lié à des circonstances particulières. Génie de la langue ? Ou conditions favorables à son expansion ? Condillac et Voltaire ont tranché. Pour Condillac, les « langues les plus riches sont celles qui ont le plus cultivé les arts et les sciences ». Et Voltaire constate que le français au xviiie siècle, a véhiculé beaucoup plus que d’autres langues les ouvrages scientifiques, philosophiques ou littéraires. C’est cette intense production d’œuvres sur le fond de circonstances historiques particulières qui explique que la langue soit devenue au xviiie siècle le symbole d’une culture européenne, d’un idéal de tolérance mais aussi de civilité, de sociabilité et de douceur de vivre. N’est-ce pas la langue privilégiée de la conversation entrevue déjà par Montaigne et dont Kant avait écrit en 1798 : « La nation française se caractérise entre toutes par son goût de la conversation ; elle est à ce point de vue un modèle pour les autres nations » ? N’est-ce pas en effet dans ce xviiie siècle finissant, le modèle adopté par les grands souverains européens, Frédéric II, Gustave III, Catherine II, conversant en français avec Voltaire ou Diderot, ou encore le faisant entre eux.
L’universalité du français s’impose aussi dans ce temps pour les rapports entre États. Le français deviendra langue des échanges internationaux, des traités, du droit international. Sa position privilégiée, il l’acquiert une fois encore au détriment du latin, mais cette substitution, dont se glorifient les Français, mérite néanmoins quelques précisions. Au xviie siècle, l’emploi du français pour la rédaction des traités reste encore incertain et surtout circonstanciel. On cite toujours en exemple le traité de Rastadt rédigé en français, mais c’est au rôle joué par la France dans la guerre de Succession d’Espagne qui s’achève en 1714 qu’on le doit et non à une règle acquise. Les traités auxquels la France n’est pas partie prenante ne recourent pas tous encore au français. La réputation du français comme langue internationale sera assurée plutôt par l’activité intense des émissaires des rois de France à travers le monde, véritable réseau constitué d’envoyés officiels, d’envoyés au statut plus incertain (tel l’Abbé Chappe d’Auteroche explorant la Russie pour nourrir la méfiance de Louis XV à l’égard de ce pays), et naturellement d’innombrables espions. Ce qui en définitive caractérise le climat culturel du xviiie siècle et explique la francomanie grandissante est que le centre de gravité politique et culturel de l’Europe a glissé alors du Sud roman vers le Nord. Dans ce contexte, la France est le pays où la relation entre langue, culture et destin national est peut-être le plus puissante. Dès lors que les langues circulent dans cette partie de l’Europe, le français y trouve le terrain le plus propice à son expansion. S’il est un moment de l’histoire de la culture française où la notion de francophonie apparut, c’est bien au xviiie e siècle, même si le français n’est pas encore généralisé en France et au dehors mais reste socialement l’apanage des élites. Néanmoins, pour une grande part de l’Europe le français est alors synonyme de culture non plus purement française, mais de culture universelle et de valeurs dont la principale est l’espérance naïve du progrès humain.
La révolution française va être marquée par une révolution de la langue et une nouvelle relation entre langue et société. Tout d’abord parce que la révolution qui est rupture radicale, entrée des hommes dans un monde nouveau, suppose une langue propre. La grande révolution du xxe siècle en Russie, plus organisée mais toujours en référence au modèle de 1789, a d’emblée posé le problème de la création d’une langue révolutionnaire. Les hommes de 1789, pionniers en la matière, ont pressenti la nécessité d’une telle invention, mais ils ont tâtonné dans l’exécution. Ils ont d’abord utilisé le vocabulaire existant, souvent dans une perspective de dérision, le détournant de son sens. Fascinés par l’Angleterre, dont le modèle politique avait si fort inspiré les philosophes français, ils ont aussi importé et traduit une part du vocabulaire institutionnel anglais. Ensuite, ouvrant la voie à leurs imitateurs russes de 1917, ils ont pratiqué une politique systématique de nomination nouvelle des lieux et des personnes. L’Académie, dont la vocation avait été de trier pour dire le bon usage, est devenue alors un témoin fort encombrant de la révolution linguistique en cours ; et sa dissolution tient largement à cela. Mais très vite, les révolutionnaires comprirent qu’ils avaient besoin d’un outil pour rendre compte de l’invention linguistique, et le Dictionnaire de l’Académie en cours d’élaboration, sauvé par l’Abbé Morellet, fut repris et publié en 1798. Cette cinquième édition est précieuse pour comprendre la démarche linguistique des révolutionnaires. On y ajouta un supplément de « plus de trois cent mots nouveaux et autres changements introduits dans la langue par la révolution française ». Ce supplément incorpore des mots apparus alors : enragé, marais, guillotiné… ; mais surtout il confère à l’ensemble du vocabulaire un contenu politique nouveau.
Le plus important est qu’ici la politique linguistique des révolutionnaires a eu pour vocation de profondément modifier l’enracinement social et géographique du français. Enracinement social d’abord. Urbain Domergue, qui se disait « grammairien patriote » et éditait un Journal de la langue française, se voulut rénovateur de la langue en l’ouvrant sur l’ensemble du champ social. Dans sa conception de « la République des lettres », tout membre de la société avait vocation à être l’arbitre de la langue. La norme linguistique acceptée jusqu’alors, que ce soit celle de la cour combinée à celle du crocheteur du port au foin, ou celle de l’Académie, était appelée à disparaître au bénéfice de la langue parlée par toutlocuteur. La langue prônée par Domergue, et par sa Société des amateurs de la langue française, était celle de tout le peuple. Cette conception d’une langue ouverte à toute la société, bien commun et création commune de tous sans distinction de classes ou de sexe, se heurtait cependant à une réalité bien visible, celle de la géographie. À la campagne, les patois étaient l’usage. C’est ici que l’Abbé Grégoire joua un rôle décisif en insistant sur le rapport de la langue avec l’ensemble du corps social. Dès 1790, il avait engagé une vaste enquête sur les parlers des campagnes, qui débouchait trois ans plus tard sur un rapport remis à la Convention où était affirmée « la nécessité d’anéantir les patois et d’universaliser la langue française ». Pour l’Abbé Grégoire, le morcellement du pays par l’usage de patois innombrables était le fruit d’une volonté politique de contrôle de la société par le pouvoir royal. Quelle révolte pourrait soulever des hommes qui ne pouvaient communiquer, partager leurs indignations, élaborer un projet commun aussi simple fût-il ? Et comment ces millions d’exclus de la langue du pouvoir pourraient-ils y accéder ? La volonté de justice, mais aussi le projet généreux de donner à tous la possibilité d’étudier – donc l’accès au progrès – imposaient aussi les conclusions du rapport de l’Abbé Grégoire. L’enseignement primaire, dont la généralisation fut un grand objectif révolutionnaire pouvait-il exister sans que le français en fût la base ? Jusqu’alors le français avait été un outil puissant d’identification des élites, de la société urbaine. La Révolution voulut lier le destin de la nation entière à celui de la langue. En 1793, la vision de l’Abbé Grégoire était certes rationnelle, légitimée par son souci de généraliser l’éducation, mais elle était utopique, du moins à court terme. Elle ne résistera ni aux changements politiques qui suivirent, ni surtout au poids des habitudes et aux attachements aux parlers locaux. Il faudra attendre que l’œuvre éducative de Jules Ferry produise ses effets pour que le français devienne réellement langue de tous, et progressivement fondement du sentiment d’identité nationale. Le XXe siècle confirmera le recul continu des patois qui subsistent sous forme d’attachement au passé, de curiosité pour les racines, sans interférer réellement avec le lien institutionnel.
L’universalité de la langue française est peut-être moins assurée, soumise en tous cas, comme l’avait entrevu l’un des vainqueurs du concours de Berlin, aux aléas historiques. La France est devenu terre d’immigration plus que de migrations. L’Empire, qui après les conquêtes d’Amérique et des îles lointaines s’étendit à l’Afrique et à un moindre degré à l’Asie, n’existe plus, il a disparu avec tous les autres Empires. La langue transnationale que fut le français aux xviie et xviiie siècles a, comme le latin, dû reculer sous les coups d’une autre langue, non l’anglais mais un anglo-américain simplifié, parce que le centre de gravité du monde s’est déplacé au cours du siècle passé de l’Europe vers le puissant empire américain. Mais ceux qui au xviiie siècle liaient la position universelle du français à la puissance royale, à l’impérialisme des souverains, seraient déconcertés de constater qu’au xxie siècle, alors que la France est passée du rang de très grande puissance au statut d’État moyen, que l’Europe est elle-même dépassée par la puissance américaine et surtout par les sociétés démographiquement si fortes d’Asie, la francophonie atteste d’une persistance de l’envie du français à travers le monde et reste une des formes d’universalité. Au xxie siècle ni la puissance politique, ni la richesse, ni même le poids démographique remarquable des siècles passés ne peuvent expliquer la pérennité de l’envie du français et l’existence de cette communauté d’esprit qui se nomme francophonie. Le monde moderne est moins préoccupé qu’il ne le fut de la conversation, de la civilité, de la convivialité et de l’élégance, toutes composantes du prestige du français hors de ses frontières. Et pourtant, la francophonie qui unit aujourd’hui des centaines de millions d’hommes à travers un nombre considérable de pays – ceux qui participèrent au destin français par la domination coloniale, la plupart des pays européens, mais aussi des pays longtemps peu familiers avec la France et sa langue – témoigne d’une étonnante vitalité, d’autant plus étonnante qu’elle ne repose ni sur l’obligation, ni sur des pressions, ni sur des intérêts matériels. Le seul fondement de la francophonie est le choix, la passion d’une langue qui est associée à des valeurs indépendantes d’une nation particulière, le respect de l’altérité, l’esprit de liberté, la tolérance. Le français a, au fil des siècles, permis à des hommes vivant sur un même sol de prendre conscience de ce qui les unissait au-delà de la différence des statuts, des coutumes, des parlers, et contribué à faire de ces peuples une nation. Cette même langue française soude aujourd’hui une communauté d’hommes dispersés dans l’espace, divers par leurs origines, leurs cultures, leurs aspirations, leurs langues maternelles aussi. C’est là peut-être que la langue française prouve une nouvelle fois son aptitude à rassembler, autour d’une identité inédite, la francophonie, et à rayonner dans l’univers, donc son universalité.

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20 mai 2011 5 20 /05 /mai /2011 21:24

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La langue française, langue de la modernité

par Mme Hélène CARRÈRE D’ENCAUSSE
Secrétaire perpétuel

SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE
le jeudi 30 novembre 2006

PARIS PALAIS DE L’INSTITUT

esdames,
essieurs de l’Académie,

La mode est aujourd’hui à la lamentation sur le déclin français.

Et dans le discours morose des Cassandre de toutes obédiences, le déclin de la langue française tient une place privilégiée. On ne peut, certes, nier que notre langue, après avoir connu des périodes glorieuses, soit désormais entrée dans un temps de difficultés et de défis.

Il y eut les siècles de splendeur : le xvi e et l’édit de Villers-Cotterêts, qui vit le français supplanter le latin et devenir langue du royaume. Puis le XVIIIe siècle, où le français brilla d’un éclat tout particulier, rayonnant dans toute l’Europe. C’était alors la langue des diplomates, celle dont usaient aussi tous les grands souverains, Frédéric II de Prusse, Catherine II de Russie, Gustave III de Suède. Ces chefs d’État s’exprimaient, lisaient et correspondaient en français et leurs Cours étaient les hauts lieux de l’art du siècle, celui de la conversation qui ne pouvait être que française. Voltaire a dit les raisons de l’universalité de la langue française dans son Dictionnaire philosophique :

« De toutes les langues de l’Europe, la française doit être la plus générale parce qu’elle est la plus propre à la conversation, elle a pris ce caractère dans le peuple qui la parle. L’esprit de société est le partage naturel des Français ; c’est un mérite et un plaisir dont les autres peuples ont senti le besoin. L’ordre naturel dans lequel on est obligé d’exprimer ses pensées et de construire ses phrases répand dans notre langue une douceur et une facilité qui plaît à tous les peuples ; et le génie de la nation se mêlant au génie de la langue a produit plus de livres agréablement écrits qu’on n’en voit chez aucun autre peuple. La liberté et la douceur de la société n’ayant été longtemps connues qu’en France, le langage y a reçu une délicatesse d’expression et une finesse de naturel qu’on ne trouve guère ailleurs. »

Voltaire ajoute : c’est une pléiade d’écrivains qui a été le mérite de la France, son seul mérite, son unique supériorité. C’est un petit nombre de génies sublimes et aimables qui font qu’on parle français à Vienne, à Stockholm et à Moscou.

La perfection de la langue et son influence ne risquent-elles pas de s’étioler ou d’être, comme d’autres langues l’ont été avant elle, corrompues ? Rivarol posait cette question à l’Académie de Berlin, prenant pour exemple, combien curieux pour nous aujourd’hui, l’Angleterre, dont il soulignait la double éclipse, celle de la littérature, donc de la langue, et celle de la prépondérance dans le monde. Mais il écartait fermement la perspective d’un destin semblable pour la langue française et pour son autorité dans toute l’Europe. Pourtant, l’époque que nous vivons semble condamner cet optimisme. Après les siècles de splendeur, notre langue est entrée dans une période sombre où sa perfection, dont Voltaire et Rivarol s’enchantaient, a été minée, corrompue, tandis que l’anglais prend chaque jour davantage son relais comme langue de communication, menaçant de devenir un jour langue universelle. La crise incontestable – et non le déclin tout de même – du français, dans notre pays où le génie national fut si durablement mêlé au génie de la langue, et hors de France où, force est de l’admettre, l’usage du français régresse dans les lieux de pouvoir qui ont succédé aux Cours et plus encore dans la diplomatie et les instances internationales, cette crise donc justifie peut-être la déploration, mais surtout elle doit inciter à la réflexion. Pourquoi maltraite-t-on le français dans notre pays ? Le vocabulaire se réduit, on ignore la grammaire et la syntaxe. La phrase n’est le plus souvent qu’une simple juxtaposition de mots employés hors de leur sens, ou d’anglicismes inappropriés, ou enfin d’un nouveau vocabulaire, qui évoque irrésistiblement la novlangue d’Orwell, fondé comme elle sur des critères de correction politique. Les mots utilisés couramment s’éloignent toujours plus de la réalité qu’ils nomment. L’école, qui a pour mission de transmettre la langue et la littérature aux adultes de demain, admet, hélas ! que ses élèves apprennent le français en écoutant Sky Rock ou Fun Radio, plutôt que dans les textes d’Anatole France ou de Colette. Mais il est vrai, nous dit-on, que dictées et récitations sont des exercices qui blessent la liberté des élèves. Montaigne, Rabelais, Corneille, Marivaux sont passés à la trappe des programmes parce que jugés incompréhensibles, et l’on considère que le néo-argot des banlieues et un vocabulaire technique anglo-américain simpliste sont les meilleurs outils de communication modernes. La langue, disent les spécialistes de l’éducation, doit s’adapter à une société hétérogène, à la mondialisation, aux nouvelles technologies de communication, à la professionnalisation. Et surtout à la libre invention de celui qui parle au mépris de toute règle. Il n’est guère étonnant dans ces conditions que ce français dégradé, déconcerte et décourage tous ceux qui, hors de nos frontières, continuent à chérir notre langue ; ils se demandent avec perplexité si elle est encore en mesure de désigner les choses, de s’adapter à un monde qui change rapidement, qui ne connaît plus de frontières et dont toutes les innovations doivent être nommées dans une langue claire et précise, ce que l’anglais semble être en mesure de faire aujourd’hui. Roland Barthes a dénoncé naguère ce qu’il nommait « le mythe de la clarté de la langue française ». Cette langue est, disait-il, surveillée, écrite comme on a écrit le hiéroglyphique, le sanskrit ou le latin médiéval, ce qui en fait en définitive une langue embaumée. Il est donc légitime que triomphe de cette langue morte une langue vivante librement créée à chaque instant par celui qui parle, ou bien encore l’anglais, qui est aux dires de ses partisans seul apte à véhiculer la modernité.

Sans doute le français que l’on entend dans les rues et sur les ondes, que l’on découvre dans maints écrits est-il déplorable et appauvri. Mais l’état d’une langue ne se juge pas seulement sur la parole de la rue, sur l’oral, pas plus que l’opinion ne se mesure par les « radios trottoirs » et les sondages. De même que seules des élections permettent de connaître l’état d’esprit et les volontés d’une société à un moment donné, les dictionnaires rendent compte de l’évolution réelle de la langue ; ils en sont les véritables bulletins de santé. C’est pourquoi, pour répondre à Barthes et à tous ceux qui avec lui annoncent haut et fort le dépérissement du français, je veux fonder mon propos sur la grande entreprise que Richelieu avait confiée à l’Académie française, son Dictionnaire, référence de tous les autres dictionnaires ; et montrer que le discours pessimiste et parfois haineux sur l’embaumement ou l’inadaptation du français au monde moderne découle de son ignorance.

Notre langue aujourd’hui n’est ni embaumée, ni inadaptée au monde du progrès constant, mais tout au contraire, elle rend compte avec une force et une précision étonnantes d’un univers bouleversé où jamais il n’y eut autant de réalités nouvelles à nommer.

L’Académie travaille actuellement à la neuvième édition de son dictionnaire. Il est d’usage – et ce n’est pas scandaleux – de railler la lenteur de ses travaux. Le premier à le faire fut Louis XIV, qu’exaspérait une rédaction interminable. Et il est vrai que, si l’on calcule le temps consacré par l’Académie depuis sa fondation, en 1635, à éditer un dictionnaire, on constate qu’il y faut quarante-six ans en moyenne, c’est-à-dire à peine deux éditions par siècle. L’histoire ne cesse de s’accélérer, le monde est prodigue de nouveautés qui se transforment très vite, les dictionnaires, dont la mission est de consigner ces changements souvent vertigineux, doivent, sinon aller de pair avec eux, du moins hâter le rythme de publication. Certes une langue n’est pas un conglomérat de mots à la mode qui traversent de manière fugace la vie des sociétés. Et un dictionnaire, celui de l’Académie avant tout, témoin de l’usage, du bon usage, doit prendre le temps de vérifier l’aptitude d’un mot à rendre compte du réel ou d’une idée, à plaire et à vivre durablement. Le Dictionnaire de l’Académie ne pourrait remplir ce rôle de greffier de la langue – et non, précisons-le, de conservateur car la langue n’est pas un musée, elle est la vie – s’il était une publication de court terme. La durée lui est nécessaire, mais cette durée est en train, comme la langue elle-même, de se modifier. Si cinquante-sept ans séparent la 7e édition, publiée en 1878, de la 8e, qui célébrait en 1935 le tricentenaire de la fondation de l’Académie, si cinquante-sept ans encore séparent l’édition de nos prédécesseurs du premier tome de la nôtre en 1992, c’est-à-dire il y a tout juste quatorze ans, le rythme et la nature même du Dictionnaire ont été depuis lors bouleversés. Avant de l’expliquer, je veux saluer ici l’œuvre visionnaire de celui qui aura pensé et voulu ces bouleversements, c’est-à-dire l’adaptation du Dictionnaire, de l’outil privilégié de la langue française, au temps présent, mon prédécesseur Maurice Druon, aujourd’hui Secrétaire perpétuel honoraire, qui durant quinze années aura engagé et accompagne ce mouvement irréversible.

Changement de rythme d’abord. Le tome II du Dictionnaire aura paru en décembre 2000, c’est-à-dire huit ans après le premier. Le troisième sera mis sous presse au cours de l’année 2008, restera un dernier tome qui devrait être achevé dans un délai semblable. Le temps séparant deux éditions serait ainsi réduit de moitié par rapport au passé. Mais bien plus que ce gain de temps spectaculaire, c’est l’ampleur du Dictionnaire qui éclaire sa transformation. Toutes les éditions précédentes comptaient deux volumes. L’augmentation extraordinaire du vocabulaire étudié et retenu a eu pour conséquence que l’édition en cours se compose de quatre volumes. Les deux tomes de 1935 contenaient environ 35 000 mots. L’édition que nous préparons sera riche de plus de 55 000 mots. Tous les dictionnaires sont confrontés au problème d’un enrichissement constant de la langue. Mais étant généralement contraints de garder d’une édition à l’autre une dimension identique, ils doivent se débarrasser de très nombreux mots jugés périmés pour faire place aux mots nouveaux. Le Dictionnaire de l’Académie, qui n’est pas soumis à des exigences commerciales, a pu adapter à sa guise ses dimensions aux évolutions de l’usage. Il a hésité à chasser des mots pour faire place à d’autres, et voulu retenir tous ceux qui appartiennent au patrimoine de la langue et éclairent sa longue histoire. Il y a douze ans, sous cette même Coupole, notre confrère Bertrand Poirot-Delpech évoquait « le ballet accéléré des entrées et des sorties de mots. Nous avons beau conserver par principes, les vocabulaires en usage au siècle dernier afin que les chefs-d’œuvre restent accessibles… il nous faut éliminer des centaines de mots dont l’usage ne justifie plus le maintien. Ces disparitions crèvent le cœur, elles font l’effet de sacrifier une substance vivante… Les entrées sont des décisions bien plus gaies à prendre, encore qu’elles fassent renaître un clivage constant depuis trois siècles entre les puristes, partisans d’une langue châtiée, ce qui ne veut pas dire châtrée, et les laxistes pour qui les inventions de la rue doivent être admises sans délai ». Le ballet évoqué par Bertrand Poirot-Delpech donne toujours lieu à des compromis, reflets de l’esprit de tolérance qui plane sur notre Compagnie. Parce qu’il doit être tout à la fois le greffier de l’usage, le témoin de l’histoire et celui du changement le Dictionnaire de l’Académie aura donc presque doublé de volume. En consacrant ainsi un très grand nombre de mots nouveaux, l’Académie répond aux exigences du temps mais elle se montre fidèle aussi à sa tradition. Fénelon, qui y siégeait au XVIIIe siècle, avait écrit : « Je voudrai autoriser tout terme qui nous manque et qui a un son doux sans danger d’équivoque », ajoutant qu’il fallait aussi emprunter les mots nécessaires à l’étranger pour enrichir à chaque instant la langue, et il prenait pour cela la langue anglaise en exemple. Le bon usage d’aujourd’hui suit ses recommandations et accueille d’innombrables mots nouveaux. Tout d’abord ceux qui rendent compte de la civilisation matérielle contemporaine, tels aérosol, décodeur, billetterie, ergonomie, ou encore des mots traduisant des réalités sociales ou politiques nouvelles, illettrisme, maffieux, machisme, énarque, génocide, holocauste. Mais aussi on y trouve des mots plus familiers, ceux du langage quotidien, allant parfois jusqu’à celui qu’invente la rue, comme entourlouper ou gamberger. Le Dictionnaire, constitué par ces magistrats de la langue que sont les académiciens, ne craint pas davantage d’accueillir des mots populaires bagnole, arnaqueur, dragueur, ou encore d’élargir son registre argotique avec flingue, loubard, came, dope, joint. Sans doute tout n’est-il pas acceptable, c’est le bon goût qui commande les choix et indique, selon le mot de Jean Cocteau, « jusqu’où on peut aller trop loin ». C’est en vertu de ce principe que des mots tels que chialer, je m’en foutisme ou nana ont été refoulés. De même que l’abominable néologisme, cher aux publicitaires, positiver. La langue française s’enrichit aussi de nombreux mots étrangers. Dans le Dictionnaire de 1935, on ne trouvait que trente-cinq mots commençant par la lettre K, presque tous d’ailleurs d’origine étrangère. Ils sont près de deux cents aujourd’hui, empruntés pour l’essentiel à l’anglais comme ketchup ou knock-out, à l’allemand tel kitsch, mais aussi au russe, kalachnikov ou kolkhoze, au japonais kamikaze ou kabuki, à l’arabe, au turc et à bien d’autres langues encore. Toutes les lettres de l’alphabet attestent de ces emprunts, qui rendent compte de réalités nouvelles et d’un langage rénové.

Aux mots de la vie actuelle, aux mots étrangers vient s’ajouter désormais, et ce n’est pas le moindre le signe de modernité, un vocabulaire scientifique et technique dont Paul Valéry avait déjà entrevu qu’il allait s’imposer à la langue, car écrit-il, « l’accroissement du nombre de mots techniques presque indispensables dans la langue de l’usage est la mesure du changement de siècle du XIXe au XXe ». La particularité de ce vocabulaire nouveau est qu’en des temps d’innovation permanente, les termes qui en rendent compte sont pour l’essentiel, comme les inventions, d’origine étrangère, ou en tous cas exprimés en anglais. Cela signifie-t-il que désormais, chaque pays, ait deux langues juxtaposées, la sienne et celle de la modernité scientifique et technique ? C’est-à-dire l’anglais ou un jargon anglicisé ? C’est ce rejet du français hors de la sphère de la modernité que la France a refusé d’accepter, et l’unité de la langue, sa capacité à servir de véhicule au progrès scientifique ont été organisées. L’instrument de cette entreprise inédite pour franciser, naturaliser en français un vocabulaire étranger immense et chaque jour augmenté est une coalition d’instances décrites dans le décret du 3 juillet 1996 portant sur l’enrichissement de la langue française. Presque chaque ministère a été doté d’une commission de terminologie qui recense, examine et suggère un équivalent français et une définition en français des mots étrangers relevant de sa compétence – chimie, informatique, nucléaire, mécanique… Cet immense travail est ensuite présenté à la Commission générale de terminologie et de néologie, qui dès l’origine a été présidée par un membre de l’Académie française, jusqu’à cette année Gabriel de Broglie ; Marc Fumaroli vient de lui succéder. En dernier ressort, il revient à l’Académie française de décider du sort de chaque mot élaboré au cours de ce processus. Que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’une invention bureaucratique, ni d’un machin comme eût dit le général de Gaulle, mais d’une expérience révolutionnaire, puisqu’il s’agit de créer le français des sciences et des techniques et d’en faire une part intégrante de notre langue du XXIe siècle. Jamais le français n’aura été autant bouleversé et enrichi. En 2006, les académiciens qui élaborent le Dictionnaire ont dû ainsi se prononcer sur six cents mots de cette nouvelle langue, et les avis qui leur sont demandés ne cessent d’augmenter, menaçant de tourner à l’avalanche. Les mots approuvés sont publiés au Journal officiel et l’usage en devient obligatoire pour l’État. Pour autant le Dictionnaire n’adopte pas, et de loin, tous les termes que l’Académie a entérinés et abandonne nombre d’entre eux aux spécialistes. Pour que les mots neufs, reflets des progrès en tous domaines soient inscrits dans le registre du bon usage, il faut qu’ils soient bien construits, qu’ils dépassent l’univers des jargons professionnels pour pénétrer dans la langue courante, et qu’ils s’y installent, confirmés par la durée. C’est en vertu de ce parcours que baladeur a supplanté walk-man, numérique a été préféré à digital, libre-service remplace self-service, ou encore l’on dira ristourne au lieu de discount. Beaucoup de mots scientifiques et techniques n’ont pas encore trouvé leur place dans l’usage courant, malgré la bénédiction que leur a donnée l’Académie, car la résistance des mots anglais est forte. Mais les hommes politiques découvrent, par exemple, qu’optionsur titre est une expression bien plus compréhensible que stock-option. Qu’ils persévèrent dans cette découverte et il est fort à parier que l’expression s’imposera. Cela signifie que l’enrichissement de la langue française est l’affaire de tous ceux qui disposent d’une autorité, d’un moyen de communication, du prestige. L’avenir du français est l’affaire de chacun d’entre nous à sa place, avec ses moyens. Si nous en sommes conscients à chaque instant, notre langue continuera à gagner.

Enrichie, modernisée, adaptée progressivement à l’explosion de disciplines exprimées d’abord en anglais, la langue française témoigne, on le voit, d’une extraordinaire vitalité. Mais, ici surgit une question, le Dictionnaire de l’Académie, dont la mission est d’accompagner cette évolution, de la présenter dans sa dimension la plus conforme au génie de la langue, c’est-à-dire le bon usage, peut-il, en raison de son ambition même, qui lui impose de longs délais de préparation, servir encore de référence ? Il le peut sans aucun doute, car il s’appuie désormais sur une autre innovation qui permet, sinon de faire paraître une édition en un temps très court, du moins de tenir à jour le registre de la langue. L’Internet, où l’Académie a ouvert un site il y a huit ans déjà, répond à cette nécessité. Le texte du Dictionnaire y est mis en ligne au fur et à mesure de l’avancement des travaux, c’est dire que les trois quarts du tome qui paraîtra en 2008 sont déjà consultables. Plus encore, la version électronique de cette neuvième édition incorpore progressivement tous les mots qui n’y figuraient pas, parce qu’ils n’existaient pas encore lorsque les tomes précédents furent publiés, tel courriel ou cédérom, ou bien des mots négligés d’abord, mais qui après quelques années se sont imposés parce que le temps en a confirmé l’usage. Cette mise à jour permanente, grâce à l’électronique, confère au Dictionnaire et aux travaux de l’Académie une actualité et une efficacité qu’ils n’eurent jamais dans le passé. La vieille dame du quai Conti vit avec son temps !

Enfin, des mots et expressions de la francophonie ont été aussi pour la première fois accueillis dans le Dictionnaire, et inscrits donc comme cela était naturel dans le bon usage. Ils n’y figurent pas encore en nombre suffisant, on peut le déplorer, pour l’Afrique tout particulièrement, car là naissent quotidiennement d’innombrables expressions colorées, savoureuses, étonnamment évocatrices, dont la richesse est indispensable à notre langue pour y compenser l’apport d’un vocabulaire technique et scientifique qui pourrait, par la place croissante qui lui est donnée, enlever au français l’aménité, la variété et la grâce que depuis des siècles on a tant louées.

La vision planétaire de la langue adoptée par l’Académie nous conduit tout naturellement à la francophonie, l’autre domaine d’expansion du français. Pour en comprendre l’importance, il faut rappeler que, si le mot fut inventé à la fin du XIXe siècle par le géographe Onésime Reclus, sa fortune fut assurée après la Seconde Guerre mondiale, non par des Français mais par des hommes qui avaient partagé notre langue au temps de l’empire : Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba, Hamani Diori, le prince Norodom Sihanouk. La francophonie était pour eux un projet politique, une volonté de dépasser l’opposition entre peuples puissants et peuples soumis, par la fraternité spirituelle que crée la langue française accessible à tous. Dans l’esprit des pères de la francophonie, elle était tout à la fois un symbole d’unité spirituelle, de solidarité entre hommes de civilisations et de développements différents et un appel à la liberté face à la logique coloniale. Dès sa naissance, ce fut une idée subversive et pour Léopold Sédar Senghor, un idéal et non une idéologie. Cela explique qu’en un siècle où les idéologies s’effondrent dans un mépris général, la francophonie rayonne et attire les peuples qui s’émancipent. Son prestige tient à sa double nature, elle conforte l’identité des peuples, qu’ils soient francophones d’origine ou qu’ils le soient par le choix d’une patrie commune, celle de la langue française, elle est aussi une autre manière de penser l’universalité.

Boutros Boutros Ghali, qui était naguère Secrétaire général de la Francophonie, soulignait que jamais la langue française, dont on pleure bruyamment le déclin et l’anglicisation, ne connut un destin aussi exceptionnel que maintenant. Au XVIIIe siècle, elle était, certes, la langue de toute l’Europe, mais d’une Europe particulière, celle des cours et des salons, de la république des lettres et des élites. En ce xxi e siècle commençant, le français est devenu la langue de sociétés entières, celle des chefs d’État mais aussi du petit marchand de rue de Brazzaville et du cireur de chaussures de Marrakech. Et celui qui a conversé avec l’un de ces personnages modestes est émerveillé en entendant le français le plus châtié mais aussi le plus ravissant qui se puisse imaginer. C’est qu’en Afrique la langue française n’a cessé de s’épanouir, de s’adapter au monde avec une perfection que l’on doit aussi bien à l’agrégé de grammaire Léopold Sédar Senghor qu’aux plus humbles de ses compatriotes. Et cet amour du français, si puissant en Afrique, rayonne sur tous les continents. Songeons qu’il y a quelques semaines à peine les grands prix littéraires – Grand Prix du roman de l’Académie française, Prix Goncourt, Prix Femina, Prix Renaudot – ont couronné des écrivains américain, canadien, africain, qui ont tous choisi d’écrire en français alors que ce n’était pas la langue de leurs origines. La Francophonie sous l’impulsion d’un grand Africain, le Président Abdou Diouf. On lui doit d’avoir dit qu’elle ne pouvait être un simple élargissement à tout pays fasciné par cet ensemble dont la diversité et l’universalisme font un puissant pôle d’attraction ; que l’adhésion à des idées respectables certes – droits de l’homme, liberté, solidarité – ne suffit pas à justifier l’entrée dans la famille Francophone. Le ciment de cette famille, le critère d’appartenance est, il le répète sans cesse, la langue française. Les peuples qui veulent rejoindre la Francophonie doivent pratiquer cette langue, l’enseigner et l’utiliser dans toutes les enceintes où le recours à une langue étrangère est la règle. Avocat passionné d’une Francophonie fondée d’abord et avant tout sur le partage d’une même langue, le français, Abdou Diouf a posé un principe qui paraît aller de soi mais qui est en réalité novateur : que la Francophonie implique des comportements francophones. Notamment, qu’au sein de toutes les instances internationales, les représentants des États membres qui ne peuvent faire usage de leur langue doivent toujours s’exprimer en français. On imagine les effets de cette exigence sur les institutions de l’Union européenne, où l’on a suffisamment déploré le recul de la langue française, au bénéfice de l’anglais. Son élargissement récent aux États de l’Europe de l’Est et des Balkans a pour conséquence que l’Union européenne rassemble désormais treize pays francophones sur vingt-cinq États membres, c’est-à-dire que les francophones y détiennent une majorité absolue. Nul n’ignore le coût croissant des traductions dans cette tour de Babel et on en prend prétexte pour recourir toujours plus à l’anglais en attendant, espèrent certains, d’en faire la langue commune de tous les Européens. La situation majoritaire, depuis cette année, des États de la Francophonie en Europe change tout. Non seulement ils sont prêts à exiger que la langue qui les unit retrouve toute sa place dans les instances européennes, mais ils y sont aussi porteurs d’un autre message, source d’espoir pour d’autres langues du continent, c’est l’autre aspect de la Francophonie, inséparable d’elle, la revendication de diversité linguistique au nom du respect des autres langues et des autres cultures. Refuser l’uniformisation par la langue anglaise implique en effet que l’on défende la pluralité linguistique. Abdou Diouf doit aussi être crédité d’une autre exigence capitale, celle qui porte sur la définition du français. Le chef de file de la Francophonie martèle que la langue française est une. Sans doute bénéficie-t-elle de l’apport de cultures différentes dont les traditions, les usages, les vocabulaires l’ont enrichie et continueront à l’enrichir. Mais cet enrichissement doit s’accomplir au sein de la langue française, en respectant sa structure, sa logique, son génie.

Clamer, comme l’a fait récemment un linguiste, qu’il faut, je le cite « mettre en cause ce monolinguisme arrogant auquel se résume en France l’amour de l’idiome national. Mettre en cause le repli morose qui commence par le purisme, rejette les innovations, orthographe, féminisation, mépris des parlers régionaux » pour finalement « abandonner la souveraineté nominative de la langue et échanger le nationalisme langagier contre la fraternité internationale des parlures françaises ».

Non, le français n’est pas une langue arrogante, ni une langue figée par un purisme exigeant. C’est tout au contraire une langue ouverte, une langue qui ne rejette aucun apport, aucune innovation dès lors qu’ils s’inscrivent dans le mouvement qui la fait vivre. Mais ce ne peut être une langue éclatée, une auberge espagnole où chacun installe son parler, voire comme le dit notre linguiste impudent ses parlures. L’unité de la langue enrichie d’apports innombrables, toujours en mouvement, constitue le bon usage de la francophonie prôné par Abdou Diouf. On voit ici ce que notre langue doit aujourd’hui à l’action énergique de ce Sénégalais amoureux de la langue française, qui la brandit comme une épée de feu sur tout le globe terrestre. Grâce à lui, la menace d’une Europe anglophone recule, et le français, malmené dans son pays d’origine, retrouve, en affirmant son unité et sa dignité, sa vocation universelle. Mais la promotion du français aura d’autant plus d’effet qu’elle ne s’effectuera pas contre l’anglais, qu’elle ne sera pas défensive et égoïste, mais qu’elle se fera au nom de la diversité linguistique, du progrès simultané des autres langues, italien, allemand, espagnol ou russe, qui elles aussi portent le génie et l’identité nationale de ceux qui s’en réclament. Le rejet d’un monde uniformisé autour d’une seule langue est général et la francophonie en est l’incarnation la plus visible. Mais c’est son ouverture aux autres langues, le soutien qu’elle leur apporte qui rend son plaidoyer pour la langue française si convaincant et qui contribue à lui assigner un rôle décisif dans le monde moderne. On a trop dit que la modernité ne pouvait se dire qu’en anglais. Le mouvement qui pousse vers la francophonie les peuples qui s’émancipent d’une tutelle étrangère, qui veulent tout à la fois affirmer leur identité, promouvoir leur culture et accéder au progrès matériel, témoigne que pour eux la modernité se parle, se chante, se danse en français. L’effort de modernisation de la langue qui s’accomplit en France et qu’enregistre le Dictionnaire de l’Académie témoigne qu’il ne s’agit pas là d’un espoir fallacieux. C’est pourquoi, plutôt que de grossir la cohorte des esprits chagrins pleurant sur une langue qu’ils disent en déclin, il faut constater avec tous les francophones du monde que, comme le XVIIIe siècle, le XXIe siècle est et sera français. Il l’est, par l’amour que tous les francophones portent à notre langue, par le respect et l’attention qu’ils lui témoignent et parce que, comme le disait Victor Hugo, « le français est la langue qui s’est donnée à l’humanité ».

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14 mai 2011 6 14 /05 /mai /2011 17:27

source : http://www.academie-francaise.fr/

 

La langue française
et la culture européenne

par Mme Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE

SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE
DES CINQ ACADÉMIES
le mardi 26 octobre 1993

PARIS PALAIS DE L’INSTITUT

     

     « L’Europe se voit à peine sur une carte générale du monde. Au plus est-elle un cap de l’Asie qui projette hors d’elle-même ses forces profondes. » Est-ce bien de ce Finistère, décrit par Fernand Braudel, que Voltaire disait, en termes émerveillés, le rayonnement ? « Il me semble que c’est vers la fin du XVe siècle que l’Europe chrétienne devint une espèce de république immense où la balance du pouvoir est mieux établie qu’elle ne le fut en Grèce... Une correspondance perpétuelle en lie toutes les parties malgré les guerres que l’ambition des rois suscite et même malgré les guerres de religion. Les arts qui font la gloire des États y sont portés à un point que la Grèce et Rome ne connurent jamais ; voilà l’histoire qu’il faut que le monde sache. » Cette gloire de l’Europe, c’est sans doute aucun sa culture, ce que Salvador de Madariaga nommait « l’esprit de l’Europe », combinaison heureuse du doute socratique et de la tradition chrétienne.

     Mais l’esprit de l’Europe, quelle Europe recouvre-t-il ? Jusqu’où s’étend l’Europe ? Inclut-elle l’immense Russie ? Ou bien s’arrête-t-elle, comme au temps de l’Humanisme, aux frontières de la Pologne ? « Il se pourrait, écrit Salvador de Madariaga, que le doute soit dans ce cas quelque chose de plus substantiel qu’un simple scrupule géographique. C’est peut-être un instinct qui refuse de reconnaître comme européen tout ce qui est immodéré en quantité, tout ce qui évoque la masse plutôt que la qualité et l’organisation. L’Europe s’est faite le champion de la qualité, des nuances, des différences significatives. Cette masse énorme et amorphe qui la clôt à l’est peut présenter certains aspects européens, mais semble s’exclure de l’Europe à cause précisément de sa quantité et de son uniformité. »     

     Je voudrais contredire cette conception étroite de l’Europe, refaire un instant avec vous le voyage spirituel qui d’ouest en est a étendu l’Europe jusqu’à l’Oural, et au-delà, jusqu’au Pacifique. Prouesse admirable, compte tenu de l’énormité asiatique. Cette conquête où les armes, les ambitions politiques n’eurent point de part, ce fut l’œuvre de l’esprit de l’Europe qui, en gagnant l’extrémité du continent, en s’enracinant dans les espaces infinis de la Russie, enracina en retour la Russie en Europe. Cette avancée de l’Europe s’est accomplie en moins d’un siècle et fut réalisée grâce, avant tout, à la culture et à la langue françaises. Lorsqu’on évoque le destin de la langue française au fil des siècles, il est d’usage de s’arrêter sur la gloire passée — elle fut jadis langue officielle des relations entre États, langue de la société policée ; elle envahissait les plus grandes œuvres littéraires étrangères, il suffit pour s’en convaincre de relire Guerre et Paix, il est d’usage aussi de rêver sur quelques signes heureux : ainsi, que Milan Kundera ait décidé d’écrire désormais en français ; surtout, il est d’usage d’en déplorer le déclin. Mais cette déploration n’est pas récente. En 1764 déjà, Voltaire écrivait au danseur Novere : « Nous ne sommes plus dans ces temps où la France donnait des exemples à l’Europe. » Faut-il le croire ? Faut-il croire Madariaga pour qui « ce furent les Allemands qui, en Russie, enseignèrent le sens des formes et la civilisation » ?

     Permettez-moi, à l’heure où l’Europe se recompose, où ses deux moitiés, divisées il y a peu encore par une utopie meurtrière, se réconcilient, de dire ici le cheminement de l’esprit de l’Europe jusqu’aux confins du continent ; de dire quel lien puissant unit les deux pays situés à son extrémité ; de dire la dette contractée par la Russie à l’égard de la France qui la fit entrer à jamais dans le champ de la culture européenne.  

     La Russie, que Sully tenait pour un « espace inaccessible occupé par des peuplades asiatiques », s’ouvrit au XVIIIe siècle à l’Europe parce que telle était la volonté de Pierre le Grand. Ce pays s’imposa soudain par sa puissance au concert des nations européennes. Et la « fenêtre ouverte » sur l’Europe par Pierre le transforma à bien des égards. Mais ce souverain visionnaire a importé dans son pays avant tout les techniques, le savoir scientifique et les usages qui avaient cours ailleurs. Quant à l’esprit de la Russie, à sa culture politique, ils n’en furent pas réellement changés : la Russie se fit connaître alors en Europe sans en faire réellement partie. L’un des traits de cette occidentalisation est qu’au temps où l’Europe est avant tout française — c’est le règne du Roi-Soleil, du rayonnement mondial de Paris et de Versailles — Pierre le Grand qui accomplit sa grande ambassade de 1697 évite la France tandis qu’il parcourt l’Allemagne, la Hollande et l’Angleterre. Ce n’est que vingt ans plus tard qu’enfin il visite Paris et la cour du Régent. Alors, il court les cabinets scientifiques, les collections de peinture, il achète sans retenue des pièces rarissimes, des livres, des tableaux et décide d’envoyer des jeunes artistes étudier à l’étranger. Mais il les dirige vers l’Italie et la Hollande. De France il rapporta deux idées, deux institutions, le zoo et l’Académie. Un projet d’Académie lui avait déjà été suggéré par Leibniz ; mais ce fut sa visite, impromptue et quelque peu improvisée à l’Académie française, en 1717, qui l’enchanta au point que, huit ans plus tard, il fondait l’Académie des Sciences de Russie.

     Si le modèle était français, l’Académie russe dans sa forme première était révélatrice des ambitions de Pierre le Grand et de sa conception germanique de l’occidentalisation. Ce fut en fait une Académie des Sciences où la littérature n’eut point de place. Et les savants qui la formaient furent, pour le plus grand nombre, importés d’Allemagne. L’Académie devait user du latin pour ses travaux, mais l’allemand devint vite sa langue. L’Europe — une Europe allemande — campait ainsi en Russie, sans liens réels avec la société. C’est que la Russie souffre alors d’une faiblesse. Elle n’a pas encore de langue propre à assurer le développement d’une culture nationale. On écrit en Russie en slavon d’église et le russe proprement dit n’est que langue parlée. Les écrits sont l’œuvre de clercs ou de fonctionnaires à qui l’État commande des textes de circonstance. En l’absence d’une langue littéraire, la culture russe ne progresse pas ; or l’existence d’une culture nationale est un préalable à l’ouverture culturelle au monde extérieur.

     L’étape suivante de l’occidentalisation de la Russie s’ouvre vers 1730, après la disparition de Pierre le Grand. C’est une étape décisive puisqu’elle est marquée par la rupture avec la culture traditionnelle, ecclésiastique, au bénéfice d’une culture sécularisée, s’organisant autour d’une langue nationale qui se forme alors et permet à la Russie d’accueillir « l’esprit de l’Europe ». Cette rupture est due à l’initiative de quelques hommes — Trediakovski, Kantemir, Lomonossov — qui comprirent que pour créer une langue et une littérature essentielles au développement d’un système général de culture, il fallait s’inspirer d’un modèle incontestable. Comme Pierre le Grand, ils se tournèrent vers l’Europe occidentale mais cette fois c’est la France qui les attire. Lomonossov écrit : « La vraie puissance de la France, qui lui a assuré son rayonnement, elle la doit aux sciences, avant tout à celle de la langue, épurée et ornée toujours plus, grâce à l’œuvre d’habiles écrivains. » C’est en France que Trediakovski qui, par ailleurs, fut un écrivain médiocre, avait découvert — à la Sorbonne et au Collège de France — les vertus de la langue, son importance dans la formation de la culture nationale. Rentré en Russie, il publie en 1730 Le voyage de l’isle d’Amour de Tallemant. À tous égards c’est une révolution. Parce qu’il a introduit en Russie un modèle littéraire insoupçonné : la représentation de l’amour, un érotisme élégant, la préciosité ; parce que l’ouvrage est traduit en russe, langue jusqu’alors parlée, où le traducteur s’est efforcé de trouver des équivalents aux mots français si précis. Si les tenants de la tradition s’indignent de ces inconvenances — de forme et de fond — toute une part de la société entrevoit qu’une nouvelle fenêtre a été ouverte vers l’Europe ; que l’occidentalisation commencée par Pierre le Grand peut atteindre à la dimension de l’esprit. Mais il faut alors s’atteler à la tâche, forger réellement l’outil de cette révolution des esprits, une langue qui, comme le français, modèle rêvé, modèle idéal, soit universelle. En marge de l’Académie des Sciences, mais inspirés cette fois réellement par l’Académie française, Trediakovski et ses amis fondent, en 1735, l’Assemblée russe. C’est là que, réunissant tous les éléments du patrimoine — manuscrits, recueils de lois, proverbes — ces académiciens d’un nouveau genre vont trier, définir, adapter les termes d’une langue encore dans l’enfance aux concepts et thèmes universels que véhicule la culture de l’Europe dont la culture française est pour eux la plus haute incarnation. Un dictionnaire, comme celui qui naquit de la volonté du cardinal de Richelieu, est mis en chantier qui, en moins de vingt ans, comptera déjà dix-sept volumes. La langue se précisant, s’enrichissant, il fallait l’utiliser, c’est-à-dire disposer de textes et de lieux pour les publier ou les dire. Les grands textes de la littérature française sont alors traduits, imposant d’une traduction à l’autre un effort constant d’affinement de la langue où ils étaient transplantés. Le russe littéraire naît ainsi du modèle français. Les revues qui se créent alors ainsi que le théâtre d’État fondé en 1756 les portent à la connaissance d’une société avide de découvrir cette culture si prestigieuse mais jusqu’alors peu accessible. Il est significatif que la première revue fondée en Russie l’ait été par un Français et ait été rédigée en français. C’est le Caméléon littéraire qui marque le début d’une tradition étroitement liée au développement intellectuel de la Russie, celle des revues épaisses. La gallomanie est telle dans cette Russie du règne d’Élisabeth que, dès 1759, une revue nouvellement fondée, L’Abeille laborieuse, fait de la dénonciation de l’influence française et de l’invasion du russe par des mots français un thème constant de ses publications.   

     Ainsi, en près d’un quart de siècle, le paysage intellectuel de la Russie a-t-il profondément changé. Mais il y manque encore une littérature, et d’abord ceux qui peuvent la créer, les écrivains ! C’est à l’impératrice Catherine II et au modèle français que la Russie doit d’avoir, vers la fin du XVIIIe siècle, achevé ce parcours, qui l’a conduite de l’importation pure et simple d’un modèle étranger au développement d’une culture nourrie de ce modèle.

     De Catherine II, on se souvient souvent, hélas !, qu’elle fut femme de tous les excès, allant jusqu’à faire supprimer un mari gênant par un amant dévoué pour s’assurer le trône. Bagatelle, suggérait Voltaire, au regard de son rôle historique ; et il n’avait pas tellement tort.  

     La langue et la littérature françaises ne peuvent être séparées de la formation de Catherine. Enfant, elle fut confiée à une Française, huguenote, qui lui apprit tout à la fois sa langue, la littérature et les manières policées de son pays. C’est pourquoi, mariée à quinze ans et mal mariée, Catherine se réfugia dans la lecture, dévorant l’Encyclopédie, le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle, L’Esprit des lois qui fut toujours son livre de chevet, l’Essai sur les mœurs de Voltaire, l’histoire d’Henri IV, son monarque favori, mais aussi les Lettres de Madame de Sévigné, la Vie des Dames galantes et combien de romans français. Comment s’étonner de ce qu’ayant accédé au trône elle ait voulu confier à d’Alembert l’éducation de son fils ? Comment s’étonner des interlocuteurs qu’elle choisit pour réfléchir aux moyens de moderniser son pays ? Voltaire, avec qui elle échangea pendant quinze ans une correspondance régulière ; Diderot, qu’elle aida à payer ses dettes, qu’elle pensionna, dont elle sauva la bibliothèque et qui, lorsqu’il vécut en Russie, en 1773, eut avec elle des entretiens constants et très libres. On peut certes douter qu’emporté par la conversation il ait pris l’habitude de lui taper sur les cuisses comme l’ont rapporté quelques contemporains. Mais il chercha à la convaincre d’appliquer dans une Russie qu’il tenait pour une page blanche toutes ses idées sur l’organisation de la société. Réaliste, Catherine savait que l’état de la Russie ne s’y prêtait pas, mais elle retint quelques suggestions, et surtout elle s’enrichit de cette longue familiarité avec Diderot, avec Melchior de Grimm aussi — allemand certes, mais c’est en France et en français qu’il publiait la Correspondance littéraire héritée de l’abbé Raynal. Ce n’est pas un hasard si c’est un Français — Falconet — qui reçut commande d’exécuter la statue de Pierre le Grand, le fameux Cavalier de bronze. Pour Catherine, le souverain de l’ouverture à l’Europe pouvait-il être mieux compris par quiconque que par un Français ? Mais elle fut aussi un écrivain, et un écrivain français, dont l’œuvre marquera la Russie très profondément. Ses trois œuvres majeures — la Grande Instruction, les Mémoires et l’Antidote destiné à réfuter l’image désastreuse que l’abbé Chappe d’Auteroche avait donnée de la Russie, image qui rejetait la Russie de l’Europe — toutes ces œuvres, Catherine les écrivit en français. Mais ce n’est pas tout. Elle traduisait elle-même des œuvres françaises et donnait à la diffusion des traductions — françaises toujours — des moyens considérables. Par ses écrits et ses traductions, Catherine modifia profondément la vie intellectuelle russe. Elle contribua à propager les idées qui agitaient la France à cette époque : la liberté d’expression, la limitation de l’autorité du souverain, le doute religieux. Certes, ces débats n’affectaient ni son autorité ni le système politique et social de la Russie. Mais elle apportait sa caution aux idées que, comme écrivain et traductrice, elle diffusait. Sans son influence, sans la présence à ses côtés de Diderot, sans son amitié avec Voltaire, peut-on imaginer que les idées de la Révolution française auraient reçu dans les milieux intellectuels russes l’accueil qui leur fut réservé ? Peut-on imaginer que Radichtchev ait pu publier son Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou, pamphlet cinglant et programme pour le changement ? Certes Catherine en fut horrifiée et sévit ; mais le livre avait été publié parce qu’il existait sous son règne — c’est elle qui l’avait décidé — des imprimeries privées ; et que la censure était tempérée par la liberté d’expression, chère à ses amis Voltaire et Diderot. La Russie doit aussi à Catherine, à l’exemple qu’elle donna, la reconnaissance d’un véritable statut d’homme de lettres et de sa nécessaire indépendance. Enfin, hantée par le modèle français, Catherine paracheva l’œuvre de Pierre en dotant la Russie de l’Académie littéraire dont l’Assemblée russe avait été la préfiguration. En la créant, en 1783, elle eut pour cette institution la même ambition que le cardinal de Richelieu : « Situer l’existence et les débats d’une assemblée de lettrés dans l’organisation de la société, consacrer par là la place de l’écrivain dans la nation. » Et comme le cardinal, elle assigna à l’Académie pour tâche première de « travailler à donner des règles certaines à la langue russe, de la protéger, de la rendre capable de contribuer au progrès de la culture ». Quand va s’achever son long règne, le chemin parcouru depuis le début du siècle éclate aux yeux. La Russie est sortie de son isolement spirituel, elle dispose d’une véritable élite intellectuelle, d’un milieu où la culture nationale s’est épanouie, non comme simple reflet ou transfert de la culture française mais greffe de celle-ci, en voie d’achèvement. La réaction russe à la Révolution française atteste de l’unité spirituelle du continent européen. Les journaux qui diffusent librement les nouvelles s’enthousiasment et la société cultivée y applaudit. Le tirage des œuvres françaises, celles des encyclopédistes, ne cesse de croître jusqu’à ce qu’en 1792, horrifiée du sort fait à un monarque, Catherine brûle ce qu’elle avait contribué à propager. Les ouvrages de Voltaire et de Rousseau sont livrés aux flammes, la frontière est fermée, en 1796, aux livres français. Mais il n’est plus temps de prendre de telles mesures, les élites russes sont pour longtemps solidaires des idées qui agitent l’Europe. L’usage du français est pour elles le symbole de leur appartenance à la culture européenne. L’arrivée des émigrés français en Russie que Paul Ier, se souvenant du voyage en France du comte du Nord, accueillit avec faveur, ne fera que renforcer ces liens. Certes, Louis XVIII, le prince de Condé, le duc de Châtillon, la princesse de Tarente, le duc de Richelieu, et combien d’autres dont les noms retentissaient à Versailles ne portent pas à Saint-Pétersbourg les idées de la Révolution. Mais ils continuent à les y maintenir, à marquer et élargir des élites qui se veulent européennes. L’abbé’ Nicolle ouvre dans la capitale un collège français où les plus grandes familles russes envoient leurs enfants. Et les jésuites recueillent en Russie leurs frères chassés de France. Les enfants de cette culture européenne véhiculée, développée par l’intermédiaire du français, ce sont les grands écrivains du XIXe siècle, de Dostoïevski à Tourguéniev et Tolstoï. Du plus grand et du plus universel d’entre eux, Pouchkine, Eugène Melchior de Vogüé écrit dans le Roman russe qui lui valut d’être en 1888 élu à l’Académie française : « En fait, son esprit fut formé par les émigrés, MM. de Montfort, Rousselot, Xavier de Maistre. Son père savait par cœur Molière, son oncle mourut en lisant Béranger ; quand il entre au lycée, il écrit à peine sa langue maternelle, mais il est nourri de Voltaire, il raffole de Parny et d’autres sires de cette espèce. À leur exemple, il trousse galamment des polissonneries ou des bouquets à Chloris en vers français. Et ses premiers vers russes ne sont que des thèmes sur les madrigaux de ces rimeurs. » Sans doute plus tard c’est Byron qui devient, comme l’écrit Pouchkine, « le maître de ses pensées ». Mais tout absorber de Voltaire et de Byron, n’est-ce pas là la plus sûre manifestation d’un esprit européen ?

     Que par la suite, au milieu du XIXe siècle, les élites russes se soient tournées vers Kant, Schelling, Hegel ; que l’influence allemande ait progressivement dominé en Russie les débats intellectuels, ce n’est pas signe de recul de l’esprit de l’Europe. C’est au contraire la preuve que la culture de l’Europe se confond désormais avec celle de la Russie, élargissant toujours plus son paysage mental. Que cette révolution de l’esprit qui a porté l’Europe au-delà de l’Oural ait été le fruit du prestige intellectuel de la France, de notre langue à son heure de plus grande gloire est la véritable mesure de l’apport culturel de la France à la culture européenne. Un apport que rien ne saurait effacer ; qui est un gage de l’unité spirituelle de l’Europe aujourd’hui recomposée. Un gage aussi de la place de la culture et de la langue françaises dans l’Europe de demain.

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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 21:27

source : http://www.lexpress.fr

 

Par Lire, publié le 01/11/2001

 Écrit parMarc Fumaroli. 
 Édité parFallois 
 ISBN / EAN : 2877064263 / 9782877064262 
 Nombre de pages : 496 pages 

 

Personne n'a jamais obligé les hommes à employer un idiome universel, qu'il s'agisse du grec, du latin ou de l'anglais. Au siècle des Lumières, que Marc Fumaroli fait courir de 1713 à 1814, c'était la langue de la Pompadour qui servait de lien à tous ceux que distinguaient la naissance, les connaissances ou le talent: «Comme l'Amérique aujourd'hui, sans recourir au volontarisme d'une ''politique culturelle" ou d'une ''politique linguistique", la France du XVIIIe siècle et sa langue étaient tout simplement contagieuses et irrésistibles, parce que leur image était celle du peu de bonheur et d'intelligence dont les hommes sont capables au cours de leur bref passage dans la vallée de larmes terrestre.» Quand milord Bolingbroke s'éprend de la marquise de Villette, quand Frédéric II de Prusse s'entiche du beau Vénitien Francesco Alagarotti, ils leur content fleurette en français. L'Ecossais Hamilton, la margravine de Bayreuth Sophie-Wilhelmine, la princesse Ekaterina Romanovna Vorontzoff, le Napolitain Galiani, Gustave III de Suède et Benjamin Franklin ont deux amours, comme Joséphine Baker: leur pays et Paris. Ils sont quelques-uns des personnages réunis dans cette galerie cosmopolite: vingt-six portraits individuels ou collectifs, avec pour chacun de ces Français d'adoption un échantillon de sa prose. A la fois érudit et primesautier, Fumaroli ressuscite une époque scintillante où le monde vivait à l'heure de Voltaire

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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 21:17

source : http://www.lexpress.fr

 

Marc Fumaroli nous plonge dans cette époque où la langue de Voltaire était parlée dans tous les salons d'Europe. Passionnant

Par L'Express, publié le 08/11/2001

 

 Écrit par Marc Fumaroli. 
 Édité par Fallois 
 ISBN / EAN : 2877064263 / 9782877064262 
 Nombre de pages : 496 pages 

 

Illustration de Quand l'Europe parlait françaisA qui souhaiterait se faire une idée du français tel qu'il se parlait chez les personnes «de condition», au XVIIIe siècle, on pourrait suggérer de faire un tour du côté de Marivaux, dramaturge par ailleurs très en vogue en Autriche, où la sœur de Marie-Antoinette, âgée de 6 ans, le jouait déjà du haut de ses trois pommes. Mais l'on peut également conseiller de se plonger dans la lecture du gros paquet de lettres décachetées par Marc Fumaroli, dans un éblouissant recueil de portraits et de préférences intitulé Quand l'Europe parlait français.

Car, de Berlin à Stockholm, de Madrid à Moscou ou à Naples, l'Europe des Lumières a pratiqué le français comme un bel art et plus encore comme un art de vivre. Paris était sa capitale, son cœur battant, jeune comme le jour nouveau qu'inaugura, en 1713-1714, la fin de la guerre de la Succession d'Espagne. Le siècle des Lumières, selon Marc Fumaroli, commence en 1715 et s'achève en 1814 avec la chute de l'Empire. Sa définition? «Un dégel du sacré, une religion poignante et profane du bonheur et de l'instant de grâce» qui s'abîmera dans la Terreur révolutionnaire, que nul n'avait vue venir. Avec le retour de la paix et du Théâtre-Italien, chassé par Louis XIV, Paris devient une fête dont la joyeuse contagion atteint les châteaux de campagne.

Son héros? Un jeune homme, le comte de Caylus, entré au service armé du roi à l'âge de 15 ans. En 1715, à 23 ans, il écrit à sa mère qu'il «poserait [sa] tête sur l'échafaud plutôt que de continuer à servir». «Vivre noblement, raconte Fumaroli, est le seul idéal qui puisse rivaliser avec la ''vie contemplative" du moine.» Cela consiste en un dosage spontané de divertissement, de galanterie et d'étude assidue, où la vie de salon s'équilibre avec la vie intime. Douceur de mœurs et passion désintéressée des choses de l'esprit. Et Dieu, dans tout cela? A la trappe, avec ou sans majuscule: le jeune catholique des Lumières chagrine sa pieuse mère mais lui fait honneur.

Composé comme une suite de silhouettes croquées d'un crayon virtuose, le livre de Marc Fumaroli entraîne le lecteur à travers cours et salons de la belle Europe. Presque toujours, derrière un pilier ou une tenture, se cache la figure du précepteur et de la gouvernante. Car le français ne tombe pas du ciel. Il se transmet «de bouche à bouche» et porte parfois encore la marque de celui qui l'enseigne. A défaut des accents - celui de Luigi Riccoboni, chef de la troupe des comédiens-italiens, celui de l'abbé Galiani, de Benjamin Franklin ou de la marquise de Santa Cruz, qui faisait vingt fautes par ligne - on entend, dans ces nobles bouches, le parler versaillais, provincial ou domestique qui les a nourries. Entre la langue de Frédéric II de Prusse, qui fut «rééduqué» par Voltaire, et celle de sa sœur, Frédérique-Sophie-Wilhelmine, se glisse le français hérité de Scarron tel que l'avaient appris les domestiques français de la cour de Berlin, quelque part entre la campagne et la place Maubert. Qu'on lise d'urgence le récit satirique de l'accueil fait à Frédérique par la cour crottée de son nouvel époux. Un régal!

Car tout le monde n'a pas la chance d'avoir Voltaire pour maître d'école. Quoique. A lire les microbiographies de Fumaroli, on s'aperçoit que l'illustrissime s'est faufilé partout dans la correspondance des grands. Admiré à la folie, le mentor sarcastique et geignard y est aussi moqué avec un brio qui doit tout à ses leçons: par la Grande Catherine, qui brocarde son désir d'être le seul dans son cœur; par Frédéric II, écrivant au comte Algarotti: «Voltaire vient de faire un tour indigne. [...] Cependant je ne ferai semblant de rien, car j'en ai besoin pour l'étude de l'éducation française. On peut apprendre de bonnes choses d'un scélérat.»

Parler le français de Voltaire. Pourquoi cet engouement? Parce que la France est le seul pays à savoir comment ne pas s'ennuyer. Parce que, de l'intelligence infiniment déliée à l'argenterie disposée sur les tables, tout y est plus beau, plus spirituel, plus léger. La philosophie s'y fait frivolité et la frivolité philosophie. Mais choisir le français n'est pas dire oui à tout ce qui vient de France, loin s'en faut. C'est adopter un état d'esprit, c'est s'offrir du bonheur et participer de ce mouvement universel qui fait circuler les idées dans une langue patiemment usinée pour la production et la formulation exacte de la pensée. Ainsi la très moderne Charlotte-Sophie d'Aldenburg, qui ne fera jamais le voyage de France, mais trouva dans la correspondance qu'elle entretint avec les beaux esprits la force d'être libre et de défendre les droits des femmes.

Au fur et à mesure que l'on découvre ces personnalités, attachantes souvent, exceptionnelles toujours, un portrait de l'Europe éclairée et francophile se dessine. Un portrait où, de William Beckford, auteur de Vathek, à lord Chesterfield, précepteur désespéré de son fils, en passant par la merveilleuse comtesse d'Albany, de nombreux Anglais figurent. C'est qu'à travers l'hommage qu'il leur rend l'auteur croque l'Albion, bourgeoise et utilitaire, d'une mine acérée.

Tel le peintre figurant dans son propre tableau, Marc Fumaroli est partie prenante de ces Lumières. Outre l'aménité d'une écriture vrillée d'amusantes analogies avec le présent et qui s'interdit toute cuistrerie, son engagement séduit. Et permet à qui le désire de ferrailler contre lui. Il y a des plaisirs qui ne se boudent pas

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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 16:24

source : http://www.culturadelotro.us.es/ 

 La influencia del francés en el español contemporáneo, pp. 785-792 
 Clara CURELL  
 Universidad de La Laguna 

 


   

La expansión de la lengua francesa fuera de sus fronteras naturales es, sin duda alguna, uno de los hechos más relevantes de la historia de Francia y se halla, como no podría ser de otra manera, estrechamente unida a los acontecimientos políticos y a los intercambios económicos, comerciales y culturales que han marcado los vínculos entre este país y el resto de Europa desde la Edad Media hasta la actualidad. Pese a tratarse de una relación sin solución de continuidad, pueden distinguirse tres períodos de especial intensidad que corresponden, respectivamente, a tres tipos diferentes de influencia :

1. La época medieval, en la que la expansión francesa es tanto de índole política

y militar como cultural.

2. Los siglos XVII y XVIII, durante los cuales el francés no sólo se convierte en la lengua

con más prestigio del viejo continente sino que, además, todo “lo

francés” está de moda.

3. Y el siglo XIX, en el que la influencia de este idioma tiene lugar, sobre todo,

en los ámbitos político y tecnológico.

   Aunque es innegable que este influjo empieza a disminuir después de la Segunda Guerra Mundial ante el empuje del inglés, procedente fundamentalmente de los Estados Unidos, no es menos cierto que la  lengua francesa es todavía hoy la  lingua franca en muchísimas esferas, particularmente en los ámbitos diplomáticos, en la vida social, en la
indumentaria, en la decoración o en la gastronomía (Pratt, 1980: 51). También es preciso recordar que, si bien desde la década de 1970 su enseñanza como primer idioma extranjero ha sido reemplazada por la del inglés, la renovada importancia de la Unión Europea y la reciente incorporación o la próxima adhesión de nuevos estados –como es el caso de Rumanía– en los que el francés ocupa una posición privilegiada como lengua de cultura ha hecho que vuelva a recobrar parte de su status perdido. Asimismo, no hay que olvidar que se trata de  una de las lenguas oficiales y de trabajo de grandes organismos internacionales como la  ONU, la  OTAN y la  UNESCO, así como de la Conferencia Islámica y de la Liga Árabe, que también lo es de los Juegos Olímpicos y que continúa constituyendo, junto al latín, la lengua diplomática del Vaticano.

Por lo que se refiere al caso específico de la impronta del francés en el castellano, intervienen en él, como es de suponer, los mismos factores que acabamos de señalar para los principales países europeos. De esta forma, la penetración de voces francesas en nuestra lengua comienza en el medievo, se intensifica a finales del siglo

XVII y alcanza su apogeo a lo largo de las dos centurias siguientes. Como ya lo observó Américo Castro en 1924 :    

  La presencia en el español de multitud de voces y giros importados de Francia es hecho
conocidísimo; [...] de un modo más preciso puede afirmarse que desde hace ocho siglos
no ha habido época de nuestra historia que no haya estado sometida, con varia
intensidad, a esa influencia de nuestros vecinos (Castro, 1924: 102 y 104).

  Con todo, debemos reconocer que la importación de vocablos franceses se halla actualmente ensombrecida por la irrupción de anglicismos, lo que no es óbice para que, como Lapesa, consideremos que éstos no alcanzan la proporción que podría parecer a simple vista. En efecto, hay que tener presente que muchos de los vocablos del inglés nos han llegado a través de Francia y que muchas innovaciones semánticas españolas calcan
innovaciones francesas (Lapesa, 1963: 198).
Por todo ello, podemos afirmar que el francés no ha cesado de abastecer al castellano y que una cantidad nada desdeñable de neologismos actuales reproduce o traduce los usos franceses, tal y como lo constata Alvar Ezquerra, autor del Diccionario de voces de uso actual, al afirmar en el “Prólogo” de su repertorio que:

  Los anglicismos nos invaden […], pero su presencia no es tan alarmante, pienso, como
nos habían hecho creer y lo que de verdad resulta sorprendente es la aparición de no
pocos galicismos, algunos de ellos bien aclimatados, […] que podrían hacer las delicias
de los afrancesados (Alvar Ezquerra, 1994: VII). 

    El propósito de nuesto estudio es, precisamente, analizar el alcance de la acción del francés en el sistema del español actual, agrupando y examinando los galicismos hispánicos según el tipo de interferencia que haya tenido lugar. De esta forma, hemos distinguido cuatro tipos de  préstamo lingüístico: el préstamo léxico, el calco, el préstamo semántico y el préstamo gramatical, que hemos ilustrado con casos que nos han parecido paradigmáticos. Estos ejemplos pertenecen a un amplio repertorio de galicismos contemporáneos que hemos elaborado utilizando como fuente los principales diccionarios de uso del español y los presentaremos en forma de artículo lexicográfico, tal y como aparecen catalogados en el citado inventario. 

Partimos de la base de que la influencia de una lengua sobre otra se circunscribe, fundamentalmente, al campo de la lexicología, pues, como así lo asegura el romanista John Humbley (1974: 52-56), a pesar de que pueden adoptarse elementos distintos a las lexías, los préstamos de unidades menores pasan necesariamente por el estadio léxico.
En sentido parecido se expresa Louis Deroy, quien considera que el préstamo léxico es “le plus fréquent, le plus apparent, le plus largement connu” (1956: 21), si bien admite [...]

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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 21:11

source : wikipedia

 

« Honi soit qui mal y pense » est la devise de l'Ordre de la Jarretière et du souverain d'Angleterre lui-même.

 


 

Image"Honi soit qui mal y pense" sometimes rendered as "Honi soit quy mal y pense", "Hony soyt qe mal y pense", "Hony soyt ke mal y pense", "Hony soyt qui mal pence" and various other phoneticizations, is the motto of the English chivalric Order of the Garter. In the French Language it is rendered as "Honni soit qui mal y pense" (the modern conjugation of the verb honnir being honni). It is also written at the end of the manuscript Sir Gawain and the Green Knight but it appears to have been a later addition. Its literal translation from Old French is "Shame be to him who thinks evil of it", or more strictly: "Let he who thinks ill there be shamed." It is sometimes re-interpreted as "Evil be to him who evil thinks". 

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Order of the Garter
Ordergarter crop.jpg
Badge of the Order of the Garter (Lesser George) from about 1640
(Victoria and Albert Museum, London)[1]
Awarded by the Queen of the United Kingdom
Motto HONI SOIT QUI MAL Y PENSE
Awarded for At the monarch's pleasure
Status Currently constituted
Sovereign HM The Queen
Chancellor Lord Carrington
Grades (w/ post-nominals) Knight/Lady
Royal Knight/Lady
Stranger Knight/Lady
Established 1348 (see History)
Precedence
Next (higher) Eldest sons of Barons[2]
Next (lower) Order of the Thistle
Order of the Garter UK ribbon.png
Ribbon of the Order of the Garter

from wikipedia 

 

 

 

 

 

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